Le Malgré-nous André VOEGEL continue de lutter pour sa survie sur le front de l'Est (voir les épisodes précédents). Les combats sont terribles, la mort omniprésente. L'horreur de la guerre est absolue.

La tête de pont d'Annapol

Lors de la grande offensive du 14 janvier 1945, l'avance de l'armée rouge ne s'était pas réalisée d'une manière uniforme sur l'ensemble du front de l'Est. La Vistule était un rempart naturel et stratégique pour l'armée allemande qui tenait encore la tête de pont d'Annapol, sur la rive Est du fleuve. De très durs combats ont eu lieu le 15 janvier 1945, au cours desquels mon ami Albert SCHWARTZ de Valff fut grièvement blessé. Les russes réussirent finalement à supprimer la résistance allemande et à traverser du coté ouest de la Vistule.

Plan des lignes russes en janvier 1944 (cercle rouge, l'endroit où se trouvait André VOEGEL)

Notre pérégrination, de Robert GARRE de Barr et moi, s'est finalement achevée avec la rencontre tant redoutée avec la Feldgendarmerie. Débusqués et arrêtés, le moral dans les chaussettes, nous avons été incorporés , malgré-nous, dans une unité du génie et transporté en camion au front. Une offensive de grande envergure se préparait du côté allemand. Le but était de reprendre la nouvelle tête de pont du petit village d'Annapol entre la Pologne et la Slovaquie. On nous administra la mission de faire sauter un pont. L'opération devait être achevée en moins de 24 heures. Nous avons préparé des charges explosives à la faveur de la nuit tombante, puis on nous a donné l'ordre d'avancer protégés derrière nos chars. Arrivés aux premières lignes allemandes, nous avons passé la nuit sous un camouflage blanc. L'attaque était prévue au crépuscule après un feu nourri.

Pendant une heure pile, l'artillerie arrosa et pilonna systématiquement tout le front russe. Pour moi, il était impossible qu'il puisse rester une souris qui vive tellement le terrain a été labouré. Entre temps, l'ordre nous avait été donné de monter sur un char en attente de la fin du bombardement. Les commandants, debout dans leur tourelle, écouteurs sur les oreilles, donnèrent l'ordre de mettre les moteurs en marche. L'objectif était que les chars dépassent la tête de pont et nous, on dynamitait tout . Accroché sur mon char, j'ai vu le regard hagard de nos soldats alors que nous dépassions nos lignes, puis ce fut le « Niemandsland » . La riposte russe ne se fit attendre. Moi qui avait cru que toute vie était éteinte ! Les mitrailleuses crépitèrent de tous côtés, les obus tombèrent drus semant mort et panique. Le premier char sauta sur une mine et fut mis hors service, puis ce fut le tour des suivants. C'était l'enfer sur terre ! Dès que j'ai vu notre sergent sauter de son char encore en marche, je l'ai immédiatement imité sans me faire prier. Je me suis réfugié dans le premier trou d'obus que j'ai trouvé. 

Notre char sauta à son tour. Dans un vacarme indescriptible, j'ai cherché un autre refuge plus rassurant et me suis retrouvé dans une tranchée russe. Tout autour de moi, un amoncellement de cadavres. J'étais ébranlé autant physiquement que moralement. Lorsque j'ai repris mes esprits, je me suis rendu compte que mon pied s'appuyait sur la tête d'un mort à moitié enseveli. Paralysé, inerte, j'étais comme anésthésié. Les équipages de chars qui avaient sauté sur des mines et les chaînes arrachées, s'étaient réfugiés à l'arrière. Les fantassins étaient, soit morts, soit blessés, l'attaque avait échoué ! A la faveur de nuit tombante, je me suis replié aussi et ai retrouvé avec un immense bonheur certains de mes camarades encore vivants. La majorité s'en était finalement bien tirée, incroyable ! Durant la nuit, les mécaniciens remorquèrent quelques chars endommagés avec de gros tracteurs et les ont réparé. Des renforts ont été injectés les jours suivants, mais toujours avec le même résultat. L'armée rouge s'est battue héroïquement ; la tête de pont est restée entre leurs mains. La Wehrmacht ayant subi un lourd tribu en hommes et en matériel dans ce sursaut suicidaire, battit en retraite. Je me suis débrouillé, encore une fois, pour me faire oublier et me soustraire de cette unité  pour reprendre ma liberté. En catimini, l'armée allemande avait un nouveau déserteur. Avec mon ancienne expérience, j'ai appliqué à nouveau la tactique de « la promenade dans les deux armées » . Je battais en retraite au même rythme qu'avançait l'armée russe.

En chemin, il m'arrivait de croiser des soldats tout aussi découragés que moi, qui n'avaient plus la force, ni le moral, de se battre pour cette guerre perdue. Je les ai donc accompagnés. Un soir, nous fîmes halte dans un petit bourg polonais pour nous reposer. L'objectif principal était de trouver quelque chose à nous mettre sous la dent, nous avions terriblement faim ! Un jour, mitraillette au poing, je suis entré dans une maison pour demander de la nourriture, n'importe quoi ! Une femme me voyant avancer avec un air menaçant, tomba presque à la renverse. Bien que le chargeur était engagé, sauf en cas extrême, j'étais déterminé à ne jamais utiliser mon arme. Sans discuter, elle me conduisit dans son poulailler, où, m'emparant de la première poule venue, je la déplumais et la mis à bouillir séance tenante. Je n'ai malheureusement pas eu le temps de profiter de mon met, des chars soviétiques entrèrent dans le village et nous durent déguerpir rapidement. Le poulet à moitié cuit a été un aumône pour à nos confrères russes !

Ma tactique de replis ne marcha pas toujours. Il est arrivé que les chars de pointe de l'armée rouge m'avaient dépassé. Une nuit, je me suis approché d'un petit bourg polonais. En entendant le bruit de moteurs près de la place du village, je me suis réjouis de retrouver une unité de panzers de la Wehrmacht, avec de quoi manger en prime ! La rencontre me laissait espérer du ravitaillement mais aussi de la présence humaine rassurante. J'étais épuisé de mes journées d'errances. Je n'aurai jamais pensé que je ressentirais de la joie à retrouver la Wehrmacht ! Quelle ne fut pas ma surprise en passant entre les chars massés sur la place, d'entendre soudainement parler russe. Je n'ai pas besoin de préciser que j'ai déguerpi à toute vitesse ! Ouf ! Heureusement qu'il faisait noir et que les chars n'étaient pas accompagnés d'infanterie. Avec les heures, ma marche devint de plus en plus harrassante. Le sol gelé, la neige, la faim et l'état psychologique augmentèrent mon épuisement. En plus, j'avais perdu mon ami Robert dans des circonstances dont je ne me souviens plus aujourd'hui...et j'avais le temps de ruminer !

Il me fallait absolument trouver une solution, la situation était critique ! Dans ces conditions , j'ai pensé à un attelage et des chevaux ! Une ferme isolée, me donna l'occasion de mettre mon plan à exécution. Le temps pressait, les soviétiques me talonnaient et je voulais à tout prix éviter d'être fait prisonnier. Ceux qui avaient précédemment réussi à échapper aux russes nous avaient averti. Le sort réservé aux prisonniers allemands était loin d'être enviable, normal ! après tout ce qu'on leur avait fait subir ! Quelques jours plus tard, je vais malheureusement avoir l'occasion de le vérifier. Ce que les allemands avaient fait en Russie me reviendra en pleine figure !

Sous la menace de mon pistolet mitrailleur, un paysan me remit ses deux chevaux ainsi que son chariot. Je lui ai promis, peut-être pour soulager ma conscience, de le lui restituer plus tard. Promesse mensongère que je considère aujourd'hui comme un acte «dégueulasse ». Mais l'instinct de survie avait pris le dessus sur tout sentiment d'humanité. Je viens également d'une famille d'agriculteur et j'aurai du prendre en considération les sentiments générés par une telle perte !

De suite, sans me retourner, je me suis élancé au galop à travers champs. Un déplacement plus aisé et plus rapide, enfin ! En route, j'ai recueilli d'autres compagnons, dont un officier. Il était presque impossible de circuler sur ces routes pavées et ces chemins peu carrossables, tellement les voies étaient encombrées par l'armée en déroute. Les ornières étaient si glissantes que mes chevaux cherchèrent continuellement à garder leur équilibre, ils n'étaient pas ferrés pour ce terrain. Mon attelage se composait d'un cheval brun, haut sur pattes, et d'un cheval noir, plus petit et plus âgé. Après deux jours de galop et de marches ininterrompues, le pauvre petit cheval noir présenta les premiers signes inquiétants de faiblesse. Pas étonnant, depuis leur départ de la ferme, ces pauvres bêtes n'avaient rien eu a manger ni boire !

Ce que je craignais le plus, arriva : un barrage de la « Feldgendarmerie » ! L'officier et les hommes de troupe que je transportais reçurent l'ordre de descendre et de rejoindre un immense groupe de resquilleurs regroupé. Etant conducteur de l'attelage, je ne pouvais abandonner mes chevaux et mon chariot, non ?  Je les ai donc conduis à l'écart tout en feignant de m'occuper d'eux et me suis fait oublier... Mon périple direction Ouest repris donc seul ... avec mes chers chevaux ! J'ai poursuivi tranquillement ma route jusqu'à un petite village grouillant de soldats. Loin du front, j'ai eu enfin l'impression que la guerre était terminée.  Il y avait là un bistrot ouvert où l'on servait de la bière et de quoi manger, le tout accompagné d'une jolie musique d'ambiance diffusée par des haut-parleurs. J'étais transporté dans un autre monde ! Le paradis ! J'ai passé la nuit dans cette petite ville. J'ai dételé mes chevaux et après les avoir mis dans l'écurie derrière le bistrot, je me suis copieusement restauré dans l'auberge. Mes animaux, par contre, étaient encore condamnés au jeûne, il n'y avait rien pour eux. La soirée était magnifique, on buvait, on chantait, comme par temps de paix. Ce sentiment de bien-être euphorique était trompeur. On faisait semblant d'être heureux ! J'ai passé la nuit dans la grange avec mes pauvres chevaux affamés. 

Au réveil, surprise ! Mes deux compagnons s'étaient envolés ! Il ne restait dans l'écurie, à la place, qu'un vieux cheval brun, maigre et haut sur pattes comme le mien mais dans un état pire ! Je décidé de me l'approprier avant qu'un autre n'ait la même idée. N'ayant plus qu'une seule bête, j'ai abandonné le chariot. J'ai donc poursuivis ma retraite sur son dos, sans selle, sans couverture et avec un harnachement précaire. Ma monture, n'étant pas préparée comme mes deux chevaux précédents aux routes glissantes, risquait à tout moment de tomber sur ses pattes arrières. A plusieurs reprises, la pauvre bête se fit très mal et refusa d'avancer. J'ai été obligé de trotter le plus souvent à coté de lui sur les champs gelés et enneigés. « Pourquoi ai-je donc quitté cette ville, me disais-je ? » Mon flair m'avait ordoné de ne pas tarder. En route, peu de temps après, au loin, j'ai entendu gronder les canons. D'après le bruit, ma petite ville était sous les bombes ! J'ai poursuivi mon chemin, comme d'habitude, au rythme de l'avancée des troupes soviétiques...

Mes fesses me brûlaient, mon cheval, ossu, avait le dos en pointe ce qui n'arrangeait pas le mien. Souvent, j'ai été obligé de descendre et de marcher à coté de lui pour reposer, mais cette fois,  mes fesses à moi !

Puis un jour, chemin faisant, je n'en crus pas mes yeux ! Près d'un passage à niveau, quelque part au milieu de nulle part, j'ai croisé un petit groupe de soldats. Parmi eux, j'ai de suite reconnu mon ami de galère Robert GARRE de Barr. Incroyable ! Le bonheur et la joie furent indescriptibles ! Le groupe me proposa naturellement de faire route avec eux. J'ai donc libéré mon brave cheval brun en lui caressant une dernière fois la tète en guise de remerciements. Je le vois encore aujourd'hui s'éloigner doucement, sur la ligne de chemin de fer.

A suivre ...

Source : Mémoires d'André VOEGEL

Récit complet des mémoire du malgré-nous André VOEGEL :

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