Pont de Krafft dynamité par les français pour éviter le passage des troupes allemandes. Elles n'iront pas plus loin (Source : ECPAD)

24 décembre 1944. Alors que Valff a fêté un premier Noël libre, depuis la libération du 27-28 novembre 1944, et s’apprête à entrer dans l'année 1945, espérant la victoire des alliées et la fin de la guerre ... subitement tout bascule et la guerre revient aux portes du village !

L'offensive allemande

Le 31 décembre 1944 à 23h30, les allemands lancent leur dernière grande offensive militaire de la seconde guerre mondiale sur le front Ouest : c'est l'opération Nordwind (vent du Nord). Ils espèrent encore inverser le cours de la guerre et balayer les troupes alliées qui ont libéré depuis juin 1944 quasiment toute la France. Les troupes allemandes ont déjà tenté de percer le front allié dans les Ardennes courant décembre, sans succès. Cette offensive allemande vise directement le Bas-Rhin. Libéré par les alliés depuis novembre, il est symbolique pour les allemands de reprendre ce territoire, et surtout de reprendre Strasbourg !

Les allemands de la 19e Armée s'opposeront au Nord de l'Alsace à la VIIe Armée américaine (Général Alexander Patch, à laquelle appartient la 2ème Division blindée française du général Leclerc) et au Sud de Strasbourg à la 1ère Armée française (Général de Lattre de Tassigny). Parmi celle-ci, la 1ère Division française libre tient tout le front de Plobsheim à Sélestat.

Pour ne rien arranger, tout le mois de janvier 1945, les températures seront négatives, oscillant régulièrement entre -10°C et -25°C. Une épreuve pour le matériel, les hommes engagés de part et d'autres, mais aussi les civils pris au milieu de ces combats ou obligés de fuir. L'offensive débute le jour de l'an tout au Nord de l'Alsace, surprenant les troupes américaines qui se replient. Le 2 janvier 1945, Wissembourg et Reipertswiller sont réoccupés par les allemands.

Abandonner l'Alsace ?

Devant la violence de l'offensive allemande, le haut commandement américain s'agite et prépare un plan de repli. Le général Patch (commandant en chef de la VIIème Armée américaine) veut quitter l'Alsace et rétablir une ligne de défense dans les Vosges. En effet, militairement parlant, les troupes alliées en Alsace ont progressé loin à l'Est du reste du front stabilisé dans les Ardennes, et peuvent craindre d'être encerclées autour de Strasbourg.

Le haut commandement français ne veut pas entendre parler d'un repli et d'un abandon de l'Alsace et fait pression sur le général Eisenhower (le commandant en chef des forces alliées en Europe) pour qu'il envoie des renforts et tienne l'Alsace coûte que coûte. De Gaulle menace même que la France quitte le commandement allié, et interdise aux alliés d'utiliser ses lignes de chemins de fer pour la suite de la guerre ! Une médiation entre Eisenhower et de Gaulle a lieu à Paris, le médiateur étant Churchill ! S'il est symbolique de tenir l'Alsace et Strasbourg fraîchement libérée, les français estiment (légitimement) que des représailles pourraient être menées contre les civils si l'Alsace venait à être réoccupée.

La seconde offensive

Si les allemands ont d'abord attaqué tout au Nord de l'Alsace, mais ont été arrêtés provisoirement par les américains le long de la Moder, ils lancent 2 nouveaux axes d'attaques avec le but direct d'encercler Strasbourg. Le 5 janvier, les allemands passent le Rhin à Gambsheim (au Nord de Strasbourg) et lancent l'opération « Sonnenwende » (solstice). D'autre part, ils attaquent au Sud de Strasbourg, à partir de Rhinau et environs. L'idée est simple : encercler Strasbourg par le Nord et par le Sud. Ils s'opposent directement aux troupes françaises qui tenaient ce secteur : les 1ere DMI (division de marche d'infanterie) et la 1ere DFL (division française libre).

Tenir à tout prix

Les américains se rallient définitivement au plan français de tenir l'Alsace le 7 janvier. Au Sud de Strasbourg, des combats acharnés ont lieu. A ses hommes, le général de Lattre de Tassigny donne un ordre clair : « tenir à tout prix les villages alsaciens déjà libérés quelles qu'en puissent être les conséquences ». Le 8 janvier, 15 têtes de ponts allemandes existent le long du Rhin. L'Alsace est-elle encore défendable ? Valff n'est alors pas bien loin de cette tête de pont allemande, et surtout, prenant au dépourvu les alliés, ceux-ci progressent ! Les combats vont-ils revenir ?

Rhinau, Krafft, Erstein, Rossfeld, Osthouse ... la Guerre se rapproche !

La plus grande tête de pont allemande à l'Ouest du Rhin est celle partie de Rhinau, qui vise désormais à reprendre Erstein et Benfeld. Les français établissent leur ligne de défense le long de l'Ill, du canal de décharge, tenant les ponts, points de passages obligés pour les blindés des 198. PanzerDivision et PanzerBrigade Feldhernhalle qui mènent l'offensive. Deux chars atteignent le pont du canal de décharge de l’Ill au Sud de Krafft.

Carte du front : d'après « Operation Nordwind 1945 : Hitler’s last offensive in the West »

Le front revient brutalement à 10km de Valff ... Si les allemands percent le front, en moins de 30 minutes ils peuvent être à Valff ... Mais pour l'heure, l'armée française tient bon, au prix de lourdes pertes. Le 8 janvier, l'offensive redouble d'intensité au Nord de l'Alsace. Le XXXIXe Panzerkorps fraîchement arrivé attaque Hatten, pour viser Strasbourg. Douze jours durant les américains et allemands vont s'y affronter, laissant le village en ruine : sur 365 maisons, 350 sont détruites ! Localement, ces nouvelles de la violence des combats sont connues. Valff va t'elle connaître le même sort ?

Pendant ce temps à Valff ...

Partout déjà des flots de civils réfugiés fuient l'avancée allemande. A Valff, des réfugiés du Ried (Rhinau, Boofzheim, ...) arrivent en masse. Ils n'ont nul part ou aller, ont tout quitté en quelques minutes devant la brutale offensive allemande. Certains s'installent dans des maisons à Valff sans même demander l'avis de leur propriétaire. Ils ont fuit sans rien emporter, il fait -10°C, il leur faut un abri, point. Il est mentionné que les soldats ont l'eau qui gèle dans leurs gourdes !

À Valff aussi c'est l'effervescence. La peur a gagné toute la population, et les récits de ces réfugiés ne fait qu'augmenter les craintes. La rumeur (fondée) d'un potentiel repli américain sur les Vosges fait craindre un retour des allemands et de nouveaux combats dans le village. Que faire ? La population de Valff se prépare elle aussi à fuir. Quoi emmener ? Où aller ? Personne ne sait ! Personne n'a nul part ou aller ! Quand partir ? Les chevaux sont ferrés, il faudra probablement marcher des dizaines de kilomètres. Une attente insoutenable s'installe alors ...

A Valff logent des troupes françaises, notamment des officiers, qui le jour durant vont au front, et reviennent dormir « au chaud » le soir. En particulier des officiers et leur intendance du 1er Régiment de Chasseurs Parachutiste (1er R.C.P) qu combattent autour de Rossfeld et Benfeld à partir du 10 janvier. Ils ramènent avec eux quelques nouvelles du front. Pas forcément très bonnes ...

Photo prise près de Erstein à la mi janvier 1945, d'après www.divisionfrancaiselibre.eklablog.com

L'offensive enrayée ?

Le 15 janvier, la foret de Haguenau est conquise par les allemands, le 16 ils sont aux portes de Haguenau. Mais au Sud de Strasbourg, les nouvelles sont bonnes ! C'est par le biais des officiers français qui reviennent le soir du 16 janvier, que la population apprend que l'offensive allemande autour de Rossfeld a été stoppée, et que les allemands reculent ! En effet, si depuis janvier la météo exécrable empêchait à l'aviation alliée d'intervenir, à partir du 16, un support aérien providentiel permet d'inverser la situation au sol. Si la Luftwaffe tente aussi d'apporter un support aérien (notamment avec ses tous nouveaux avions à réactions Messerschmitt Me 262), elle n'a pas la maîtrise du ciel, ni la possibilité de s'opposer à l'aviation alliée.

Le 20 janvier, le front se stabilise enfin le long de la Moder. Le 24 janvier, les allemands tentent d'encercler Haguenau en passant par Schweighouse.

La délivrance

Le 25 janvier, d'importants renforts américains arrivent depuis les Ardennes. En outre, les allemands arrêtent subitement leur attaque et dégarnissent leur front : sur le front de l'Est, les soviétiques ont lancé une offensive sur l'Oder et entrent en Allemagne ! Il faut d'urgence des troupes pour les arrêter, prélevées en Alsace. Ainsi s’achève Nordwind, la dernière grande offensive allemande sur le front Ouest, qui grâce à la ténacité des alliées n'a pas atteint ses objectifs. Les alliées reprennent l'initiative. Colmar est libérée le 2 février, le 5 les français et américains font jonction à Rouffach encerclant les troupes encore présentes dans la « poche de Colmar ». La guerre s'achève en Alsace.

Les pertes du 1er R.C.P. enregistrées à Valff

Preuve que la guerre était très proche de Valff, nous retrouvons dans les registres de Valff des actes de décès de plusieurs militaires du 1er R.C.P (régiment de chasseurs parachutiste) décédés sur la ligne de front, à Rossfeld, mais enregistrés à Valff. Pourquoi à Valff ? Les officiers logeant dans le village, il est probable qu'ils profitaient des soirées dans le foyer pour gérer « la paperasse ». Les certificats de décès devant être attestés par un officier d'état civil, c'est le maire de Valff, Charles RIEGLER, qui va s'en charger. Nous retrouvons ainsi :

  • le caporal-chef BETTON Daniel François Victor, né le 3 janvier 1924. Il était domicilié à Bretteville sur Dives. Son nom est donc logiquement inscrit sur son monument aux morts. Il est décédé le 10 janvier 1945 à 18h à Rossfeld
  • le soldat de 2ème classe DULAC Jacques Philippe, né le 21 janvier 1926 à Combes (Seine), et domicilié à Paris, décédé le 10 janvier 1945 à Rossfeld
  • le soldat de 2ème classe KONYN Simon, né le 30 juin 1921 à Clchy (Seine), décédé le 10 janvier 1945 à 19h à Rossfeld
  • le soldat de 2ème classe GASNIERES Alphone Guy, né le 2 mars 1924 à Mazerier (Allier), décédé le 10 janvier 1945 à 19h à Rossfeld [NDLR : dans plusieurs documents officiels il est mentionné comme décédé à Valff. Une erreur liée au faut que son acte de décès ait été établi à Valff ? C'est en tout cas le seul parmi les 6. Il n'est pas impossible non plus que blessé, il ait été transféré à l'arrière du front, et qu'il ait succombé à ses blessures à Valff. Aucune source n'a pu être retrouvée en la matière]
  • le soldat de 2ème classe DUPONT Ferdinand, né le 2 octobre 1921 à Le Cateau (Nord), décédé le 10 janvier 1945 à 18h à Rossfeld
  • le soldat de 2ème classe BIGARD Lucien Fernand Lois, né le 31 mars 1927 à Paris 13ème, décédé le 10 janvier 1945 à Rossfeld [NDLR : faites le compte : il est décédé à l'âge de 17 ans. Il était engagé volontaire issu des F.F.I. (forces françaises de l'intérieur)]

Tous ont eu la mention « Mort pour la France »

Archives de la mairie de Valff

Devant la violence de l'offensive allemande qui fait face à la 1ère DFL (Division français libre) autour de Benfeld (et de Rossfeld) le 1er RCP arrive sur le front le 10 janvier. Les 9ème et 10ème compagnies montent immédiatement à l'assaut dans la soirée pour contre-attaquer. Ces 6 soldats sont donc tombés à peine arrivés à Rossfeld. C'était là, l'avance maximale allemande, à 11 km de Valff, arrêtés en une froide soirée d'hiver par des parachutistes et des fantassins français, de 17 à 24 ans, qui sont passés par Valff quelques jours plus tôt et ont contribué à préserver sa liberté.

Ne les oublions pas.

Sources :

  • Opération Nordwind 1945 : Hitler’s last offensive in the West
  • « 7 janvier 45 - Opération sonnenwende - Défense de Krafft »
  • www.www.memorialgenweb.org
  • Archives de la mairie de Valff, consultées par M. Rémy VOEGEL en août 2017

Un peu d'histoire

De Valva à Valff, c’est tout d’abord un livre. A la fin des années 80, André VOEGEL et Rémy VOEGEL, Valffois et passionnés d'histoire, écrivent « De Valva à Valff » qui raconte l'histoire de la commune, petit village alsacien à proximité d'Obernai. L'ouvrage reprend, chapitre après chapitre, son histoire et celles de ses habitants. Dans les années 2010, Rémy VOEGEL complète la connaissance du village par divers textes édités dans le bulletin communal. 

Suite au décès d’André VOEGEL en février 2017, Rémy et Frédéric, son fils, se lance le défi de partager via le présent site les archives dématérialisées du livre, les vidéos de Charles SCHULTZ, sans oublier la publication des 40 classeurs historiques d’Antoine MULLER. Ces classeurs sont une mine d'or incroyable, car ils retracent en images toute l'histoire du village, de ses associations et de ses habitants.

Depuis, le devoir de mémoire de notre village alsacien se poursuit semaine après semaine.