Photo prise lors du débarquement du char le Tardenois en Normandie le 1er août 1944

La libération du village de Valff a grandement été commentée. Dans cet article nous allons nous plonger à l'intérieur du char le Tardenois qui participa aux escarmouches. Valff sera sa dernière bataille [en savoir plus : Le Tardenois, char détruit à Valff]. Suivons grâce au journal de marche du 12 RCA 3eme escadron et aux témoignages de deux de ses servants, Marcel JOUAN et René SIMANTOB, les évènements mémorables de Valff.

Nous sommes à bord du Sherman modèle M4A2 avec le radio chargeur Marcel JOUAN, le chef de char maréchal des logis Roland FRANCOIS et le tireur le chasseur René SIMANTOB. Mais d'où vient ce nom étrange « le Tardenois » ? Peu de personnes connaissent cette petite région située en Champagne Ardenne entre les villes d'Epernay, Reims, Soissons et Château-Thierry. Le parrain qui baptisa le char provenait-il peut-être de cette région ?

Intérieur d'un char Sherman M4 A2

 

Le carnet de route du 12eme RCA

Le carnet de route du 12eme RCA (Régiment de Chasseurs d'Afrique) nous renseigne de l'avancée de l'unité. On embarque dans le char Le Tardenois à partir du col de Saverne. Compte rendu :

22 novembre 1944

Les premiers éléments arrivent en vue du col de Saverne. A proximité du col, deux automobiles sont détruites, les passagers, saufs, s'enfuient dans les bois. Temps exécrable, pluie et tempête. Routes obstruées par le matériel abandonné par l'armée allemande. Nombreux prisonniers. Entrée dans Saverne après 4 heures de combat.

23 novembre 1944

Liaison avec la 79e division d'infanterie US. Nuit à Saverne. Enfin la joie de dormir dans un lit ! Des éléments de pointe ont pénétré dans Strasbourg. Dans le courant de la matinée des Messerschmitt mitraillent Saverne. 

24 novembre 1944

Départ pour Strasbourg qui est atteint sans incident. Pilonnage par 20 Messerschmitt des chars passant à la hauteur de Brumath. L'escadron avec trois pelotons et un de TD (Tank Destoyer) bivouaque sur l'Avenue des Vosges. Ambiance sinistre, population réservée. Nous logeons dans des appartements de l'avenue des Vosges en face de nos chars.

25 novembre 1944

Nous avons l'ordre de surveiller deux ponts entre la Robertsau et l'Orangerie.

Place Broglie

Place de la République

26 novembre 1944

Prise d'armes devant le Général Leclerc sur la place Kléber.

Prisonniers allemands effectuant des travaux de déblayages sous la surveillance des chars du 12e RCA

27 novembre 1944

Alerte à midi. Nous avons l'ordre de rejoindre Marckolsheim et soutenir la 1ere Armée contre-attaquée à Mulhouse. Parti à 15h30, nous passons la nuit à Duppigheim.

28 novembre 1944

L'axe d'attaque passe par Innenheim, Niedernai, Meistratzheim et Valff. En tête le 3e escadron de la 7e compagnie. Rien à signaler jusqu'à Meistratzheim où le pont dynamité sur l'Ehn n'existe plus et nous oblige à faire demi-tour pour passer par Niedernai. Au début du village de Valff, légère résistance à l'arme automatique. René SIMANTOB, le tireur de notre char « le Tardenois », repère à travers ses lunettes un barrage, un amoncellement hétéroclite composé d'une charrette et d'autres éléments divers. Deux coups de canons et on n'en parle plus ! Nous faisons 20 prisonniers allemands. Valff traversé par le peloton CHEYSSON se heurte au pont de la Kirneck qui a été dynamité sur la route de Zellwiller. Des soldats allemands de la Feldgendarmerie courent en direction de Zellwiller et sont abattus par nos rafales de mitrailleuses. L'avancée a été si rapide que quelques allemands sont restés bloqués sur la berge côté Valff. Ils sont fait prisonniers. René fait mouvoir son canon de droite à gauche, ils comprennent qu'il faut lever les bras ! Le génie reconstruit un pont de fortune. Un tir d'artillerie provenant de Zellwiller vise le clocher de l'église de Valff où se trouve notre observateur d'artillerie. Tirs du char Suippes. Nous traversons la rivière. Près de Zellwiller notre char est détruit par un tir anti-char.

Photos prises après la guerre de l'épave du char « le Tardenois ». On peut voir la violence de l'attaque par le nombre d'impacts sur la carcasse !

 

Mémoires de René SIMANTOB

René SIMANTOB est né en 1922 au Maroc de parents français. Entré dans l'armée de libération après le débarquement américain en Afrique du nord en novembre 1942, il fit les campagnes à partir de I'EFN jusqu'en Allemagne, en passant par le débarquement en Normandie, la libération de Paris, Dompaire, Saverne, Strasbourg, Valff et enfin Berchtesgaden en 1945. Les officiers français en reconnaissance pour l'accueil chaleureux de la part des habitants de Valff ont offert à la commune une collection de livres de la bibliothèque personnelle de Goering à Berchtesgaden [en savoir plus : Butin hitlérien]. René était affecté au 3e escadron de chars, 12e régiment de chasseurs d'Afrique du Groupement Tactique du colonel LANGLADE de la 2e DB. Le colonel LANGLADE fut promu général et fut plus tard nommé gouverneur militaire de Strasbourg. René SIMANTOB est décédé le 5 septembre 2020 à Strasbourg à l'âge de 98 ans.

De l'autre coté du pont de la Kirneck, une unité allemande commandée par un officier croyant encore à la victoire possible, prend position à environ 100 m à l'abri d'un large et profond fossé en bordure de la route. Le Tardenois attaque cette résistance avec quelques coups de canons et de rafales de mitrailleuse du côté du pont coupé. Il y aura 14 morts et 20 prisonniers (La croix en grès portera encore très longtemps les impacts des balles de mitrailleuse).

Le Tardenois bloqué devant le pont dynamité, l'équipage profite de cette accalmie pour réparer un incident de tir. Le conducteur du char, Roland FRANCOIS, ayant un besoin urgent à assouvir, me demande de mettre le canon dans l'axe pour lui permettre d'ouvrir le volet du conducteur. Il s'élève de son siège en s'appuyant sur ses bras, et, soudain, s'écrit : « Je suis touché ! ». Impossible de sortir cette masse de 85 kg par le volet, il faut l'évacuer par la tourelle. Il est touché par une balle en dessous du coeur qui a transpercé son corps. Bien que grièvement blessé, il survivra et terminera la guerre et rejoindra son unité en 1945 en Allemagne. Roland a été touché par un sniper équipé d'un fusil à lunettes et caché dans un arbre.

Ce n'est que vers 14h00 que le passage à l'aide d'un pont mobile est possible. Le Tardenois avec un nouveau conducteur, toujours en pointe, poursuit sa progression sur une route sinueuse bordée d'arbres et dans une mauvaise visibilité. Surveillant avec attention les alentours, je remarque à quelques centaines de mètres une pièce d'artillerie. J'envoie sur cette cible 11 coups de canon pour anéantir la pièce et ses desservants. Reprenant la progression, quelques mètres plus loin, le Tardenois est pris sous le feu des batteries antichars. Touché par cinq obus, le poste avant brûle !

La boîte de vitesse est également touchée. Un obus frappe la tourelle juste au-dessus de ma tête avec une violence inouïe. Un éclair de feu traverse la tourelle, le canon ne répond plus ! Afin de quitter le char dans les meilleures conditions, je lance des fumigènes par le canon. Il faut aussi sauver les deux blessés du poste avant. Je quitte le char par la tourelle et rampe jusqu'aux autres chars restés en retrait et toujours sous la mitraille allemande. Les blessés sont récupérés par les brancardiers. Je m'abrite derrière un silo à betteraves, heureux de m'en être sortis à si bon compte.

Après une bonne rasade de schnaps, mon compagnon Lolo me propose de retourner au char en feu pour récupérer mon carnet de route. Sitôt dit, sitôt fait. Zigzaguant sous le feu ennemi, nous parvenons à récupérer le fameux carnet, je le possède encore aujourd'hui. Le Tardenois est hors d'usage mais a rempli sa mission au vu des nombreux morts tout autour du char. Un blessé allemand blotti parmi les morts, me vise dans son dos. Mon sixième sens me fais me retourner et je donne un grand coup de pied à son agresseur. Je remercie la Divine Providence. L'allemand a été mon premier et dernier prisonnier. Après de durs combats, les blindés de la 2e DB sont entrés à Zellwiller vers 16h00.

Le bilan de la journée se soldera par la destruction de 4 antichars allemands et 150 prisonniers. Après la guerre, un habitant de Valff découvrira une jambe dans un fossé à l'entrée de la forêt de Westhouse. La guerre dans toute sa cruauté.

Longtemps après la guerre, la carcasse du Tardenois a rouillé au bord de la route, à environ 300 mètres de Zellwiller. René SIMANTOB a été nommé capitaine de réserve à titre honoraire. Il fut décoré de la croix de guerre avec les félicitations personnelles du Général LECLERC pour avoir neutralisé deux chars allemands le 13 septembre 1944. Il fut également décoré de la Presidential Unit Citation par l'armée américaine lors de la prise de Saverne (citation collective). René a ouvert une pharmacie à Schiltigheim en décembre 1965 et y a travaillé jusqu'en 1990. Retraité, il vécu à Strasbourg, dans sa terre d'adoption bien-aimée.

Mémoires de Marcel JOUAN

Marcel JOUAN est né le 12 juin 1926 à St Connan en Côtes-d'Armor et est décédé le 5 juillet 2019 à Rennes à 92 ans.

Le jour du D-Day, le 6 juin 1944, j'étais à Hull Liverpool, un jour comme un autre. On nettoyait des voitures. On ne savait pas vraiment ce qui se passait de l'autre côté de la Manche. J'ai débarqué à Utah Beach le 1er août 44. J'ai passé trois semaines dans le commando Kieffer, mais je n'ai pas pu y rester car j'étais trop petit et trop maigre ! J'ai bien connu Léon GAUTIER, on était ensemble à l'école.

Marcel JOUAN et René SIMANTOB ne se considèrent pas comme des héros, et pourtant, nous leur devons notre liberté !

Sources :

  • Témoignages de Marcel JOUAN et de René SIMANTOB
  • Carnet de route du 12eme RCA
  • Remerciement à Mme Odile MARCHAND, fille de Marcel JOUAN

Crédit photos :

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