Comme la journée du 11 septembre 2001, personne dans la région n’a oublié où il était et ce qu’il faisait durant ce triste soir d’hiver. Une fine couche de neige recouvrait le sol, Sainte Odile veillait sur Barr et ses environs. Et pourtant, en quelques minutes, un accident, un drame allait bouleverser des vies.

Michèle SCHULTZ a hésité avant de témoigner, mais c’est avec beaucoup de bienveillance qu’elle a accepté de nous recevoir. Pour ne pas oublier le nom de Jean-Pierre SCHULTZ, son mari, habitant de Valff, décédé tragiquement dans le crash de l’A320 qui reliait ce jour Lyon à Strasbourg.

Le déplacement

C’était un banal lundi de janvier. Ce jour-là, Jean-Pierre SCHULTZ était en déplacement professionnel. Le matin, il avait quitté sa maison de Valff avec, comme à son habitude, ces  brefs mots, «... à ce soir ... », pour se rendre, comme tous les lundis, en avion depuis Entzheim, rejoindre les autres chefs d’agence à la maison mère SCRL de Lyon pour une réunion hebdomadaire. À 17h20, il prend place à bord de l’Airbus A320 d'Air Inter effectuant le vol 148 au retour de Lyon Satolas à Strasbourg. L’avion décolle avec 90 passagers à bord, six membres d'équipage dont deux pilotes et quatre navigants commerciaux. Ce soir-là, sa femme Michèle SCHULTZ cherche sa fille Julie de la danse et prépare le repas. À quelques kilomètres, Patrice, le frère de Jean-Pierre, est occupé chez lui à Andlau. Mais l’avion n’arrivera jamais. À 19h20, leur vie va basculer. En approche finale de l’aéroport d’Entzheim, l'avion percute le mont est dit « La Bloss » à la vitesse de 190 nœuds (345 km/h). Les heures et les jours qui suivront marqueront toute une région.

L’annonce

Élu municipal à cette époque, Patrice SCHULTZ a vite été alerté de l’accident. « Les informations sont arrivées au compte-gouttes. On pensait d’abord à un avion de tourisme, puis on a appris que c’était le Lyon-Strasbourg. Patrice savait que son frère était chaque lundi à Lyon. Il prit le téléphone et appela Michèle à Valff. « Salut, Jean-Pierre est là ? J’ai des questions à lui poser… ». Un silence, un mari pas encore rentré mais qui devrait être là. « Patrice prend la décision, avec son épouse et son fils, de se rendre à Valff et d’annoncer à sa belle-sœur que l’avion a disparu et que Jean-Pierre est sûrement dedans. » À ce moment-là, Michèle sent le sol s'ouvrir sous elle. L’annonce est brutale, le choc est terrible.

Spontanément, Patrice et Michèle se rendent à Entzheim. L’attente est interminable. Un fax arrive de Lyon. La liste des passagers. Jean-Pierre y figure. Un moment figé. Les informations arrivent au fur et à mesure, tout comme le nom des rescapés. Dans la salle, des pleurs, des cris. L’avion ne sera retrouvé que vers 22h30 par des journalistes et quelques Barrois. Le bilan du crash est terrible : 82 passagers et 5 membres d’équipage décédés, 8 survivants plus un membre d’équipage. Une nuit particulière qui bouleversera des vies.

La maison valffoise

Né le 10 avril 1948 à Barr, Jean-Pierre SCHULTZ vivait dans une famille de six enfants. Divorcé de Gabrielle HOST, puis époux de Michèle SCHULTZ née KARST, le couple s’était marié à Valff en 1984. Valffois d’adoption depuis 1981, la famille SCHULTZ s’était installée dans l’appartement de fonction de l’école où Michèle exerça la fonction de professeur des écoles puis de directrice de l’école maternelle. Les enfants Julie et Frédéric y étaient scolarisés. Jean-Pierre avait aménagé les combles de l’appartement afin d’accueillir aussi Frédéric et Philippe, les enfants de son premier mariage.

Patrice SCHULTZ, le frère de Jean-Pierre, et Michèle SCHULTZ devant la maison familiale à Valff

En 1991, la famille SCHULTZ s’installe rue Muhlmatt, où Jean-Pierre a œuvré dans la construction d’une maison que Michèle possède encore aujourd’hui. « En plus d’être directeur d’agence de recouvrement à Strasbourg (SRCL), c’était un homme qui a su rester près des valeurs de la terre, un manuel aussi investi dans la rénovation du logement de fonction que dans la construction de sa maison pour le bien-être de sa famille. J’ai pensé plusieurs fois à la vendre, mais ma fille Julie y reste énormément attachée. Les voisins avaient également aidé aux travaux, tout comme l’ancien charpentier du village Émile Jost, dont c’était le dernier chantier, se rappelle Michèle.

La résilience

Les jours qui suivirent sont insupportables. Personne n’est préparé à vivre un choc pareil. « Je n’ai pas cherché de soutien particulier à Valff, même si Jean-Pierre était le mari de la directrice de l’école. » Malgré ses fonctions éducatives, Michèle et Jean-Pierre n’avaient pas trop côtoyé la vie associative et sociale locale ; le couple était bien occupé familialement et Jean-Pierre professionnelement à Strasbourg. « J’ai cherché à me protéger, et surtout à protéger mes enfants de tout ce qui se passait. » Se protéger en sortant ses enfants de l’école, mais également se protéger des rumeurs, comme celle de son accident de voiture le lendemain de l’accident. « Jean-Pierre avait laissé sa voiture à Entzheim, je suis parti la chercher puis j’ai emmené ma fille d’à peine 7 ans chez des amis à Brumath pour là aussi la protéger. Sur le retour, j’ai eu un moment d’absence… ».

La voiture terminera sa route contre un arbre, remorquée ensuite par le garagiste JOST. Michèle n’a pas cherché à se suicider, comme on pouvait l'entendre à l’époque. « Comme dans tout village, des informations, souvent fausses, circulent, il fallait nous protéger de ça. » Une résilience impérative dans un tourbillon d’épreuves. Une résilience comme celle d’avoir repris rapidement l’avion après le crash. « Sans aucune appréhension, notamment pour les projets Comenius. Le risque d’accident aéronautique est largement plus faible que celui de la route. »  À l'inverse, un de ses frères ne remontera plus dans un avion.

La remise des affaires personnelles

Si elle avait paru froide et fermée à cette époque-là, pense-t-elle, c’était surtout sa manière à elle de gérer ce drame. Michèle avait besoin de recul, de s’évader. « Quelques attentions nous ont touchés, comme ces fleurs offertes par des voisins ou les copains de classe de mon fils. L’entreprise de Jean-Pierre a aussi été très présente à nous soutenir. À la demande des grands-parents, Jean-Pierre reposera au cimetière en face de l’école de la vallée à Barr où il a passé sa scolarité. Michèle ne sera pas présente à Barr, ni à la réception après l’enterrement. « Je ne pouvais pas ! Ça a peut-être été mal compris, mais chacun réagit différemment dans ce genre de situation. »

La messe n’était qu’un autre moment douloureux à vivre pour la veuve de Jean-Pierre. « Je suis monté voir le lieu du crash le lendemain. On ne voulait pas me laisser passer. Puis on ne nous a pas rendu le corps tout de suite. Ça a duré 15 jours. Je ne l’ai pas vu. C’est un ami chirurgien-dentiste qui s'est occupé de reconnaitre le corps, se souvient Michèle qui se rappelle avec effroi le moment inhumain où les autorités lui ont remis les effets personnels, son sac, son porte-monnaie, ses chaussures… « Un moment que je n’aurais pas dû vivre seule », se souvient Michèle. « Un moment que j’aurais dû partager avec elle », regrette Patrice.

Le besoin de comprendre

Passés les jours de sidération, Michèle et Patrice cultivent alors un sentiment de révolte, le besoin de comprendre, un besoin de s’investir dans l’association née du drame. Parmi les victimes, il y a le scientifique belge Jean-Pierre LECOCQ, le chimiste français Claude BENEZRA, ou encore la sœur du dessinateur Tomi UNGERER. « On est alors entré dans un tourbillon, y compris médiatique ».

Pendant de nombreuses années, la famille SCHULTZ fera partie de la cheville ouvrière de l’association Écho, de l'enquête [lire le rapport de la commission] au procès et jusqu’au jugement [lire le jugement correctionnel du tribunal de Colmar]. « Je me rappelle avec colère de cet inspecteur de l’Éducation nationale qui m’avait interdit d’assister au procès, car ma place, disait-il, était soi-disant à l’école ! »  La procédure judiciaire durera des années. « Cet accident est la résultante de plusieurs erreurs, à commencer par la conception de l'avion par les ingénieurs jusqu'au contrôleur aérien. Je me souviens de cette phrase ahurissante au procès, après avoir donné ses consignes au pilote, de conclure : « À gauche ou à droite ? Ça n’aurait rien changé. » Sûrement que ça aurait changé des choses ! C’est un cumul d'erreurs qui a causé le drame. C'était évitable !

Le devoir de mémoire

Depuis ce funeste jour de janvier 1992, les membres de l’association Écho se retrouvent chaque année sur les lieux du crash et le 20 janvier 2027 marquera le 35ᵉ anniversaire. Le crash du vol 148 d’Air Inter de Lyon à Strasbourg sur les versants du Saint-Odile. « Les autorités locales et l’ONF nous ont promis de maintenir le site en clairière afin que la végétation ne vienne pas le recouvrir. » Une plaquette y a été installée pour ne pas oublier le nom des victimes et leurs familles meurtries par le drame. « Le destin a voulu qu’il perde la vie ce jour-là au retour de Lyon dans l'accident de l’Airbus A320, dans sa forêt, son terrain de jeu d'enfance. » 

Pour Jean-Pierre, Michèle, Julie, Patrice, et tous les autres, n'oublions pas.

En mémoire de Jean-Pierre SCHULTZ et toutes les victimes du vol 148

Avec tous nos plus sincères remerciements à Michèle, Julie et Patrice pour les échanges et d'avoir accepté de témoigner.

Un peu d'histoire

De Valva à Valff, c’est tout d’abord un livre. A la fin des années 80, André VOEGEL et Rémy VOEGEL, Valffois et passionnés d'histoire, écrivent « De Valva à Valff » qui raconte l'histoire de la commune, petit village alsacien à proximité d'Obernai. L'ouvrage reprend, chapitre après chapitre, son histoire et celles de ses habitants. Dans les années 2010, Rémy VOEGEL complète la connaissance du village par divers textes édités dans le bulletin communal. 

Suite au décès d’André VOEGEL en février 2017, Rémy et Frédéric, son fils, se lance le défi de partager via le présent site les archives dématérialisées du livre, les vidéos de Charles SCHULTZ, sans oublier la publication des 40 classeurs historiques d’Antoine MULLER. Ces classeurs sont une mine d'or incroyable, car ils retracent en images toute l'histoire du village, de ses associations et de ses habitants.

Depuis, le devoir de mémoire de notre village alsacien se poursuit semaine après semaine.