- Écrit par : Rémy VOEGEL
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La famille KLEIBER est une honorable famille de Valff. À part que l'on pourrait reprocher à un de ses membres la démolition du château du lieu, les KLEIBER ont honoré leur patronyme [en savoir plus : Château de Valff, mode d'emploi d'une destruction du patrimoine].
« À l'époque, il y avait dans le village, à côté de l'église, une maison de maître des seigneurs d'Andlau datant vraisemblablement des années 1700. Ce château était encore existant il y a 50 ans, et les anciens habitants se souviennent encore bien de ce château. Un habitant du village l'avait acheté, à l'époque, et démantelé, pour trouver un trésor qui, paraît-il, y était caché. Mais sans succès ! En indivision et dans un état délabré, les héritiers décidèrent de vendre le château à la famille Joseph KLEIBER… qui décida de le revendre, connaissant la finalité, donc sa démolition. En 1889 sonna l'hallali pour ce patrimoine irremplaçable. Trois maçons de Zellwiller l'achetèrent pour 4 000 francs. Ils utilisèrent les matériaux pour des constructions dans la région ».
Le KLEIBER qui nous intéresse est un jeune surdoué. Tel un feu-follet ou une comète éphémère, il a traversé les pages de l'histoire. Son nom est Guillaume KLEIBER. Sa vie est tout sauf un long fleuve tranquille. Les obligations familiales ruineront sa carrière. Son parcours de vie aura suscité de longues recherches alors que les informations se trouvaient à portée de main. Vu les prédispositions de l'élève, on pouvait s'attendre à une carrière remarquable ! Enquête.

Guillaume KLEIBER
Caspar Guillaume KLEIBER, épouse Marguerite BURGSTAHLER. Il enterra, le 24 juin 1847, son fils de 21 mois, puis 20 jours plus tard aussi sa fille Marguerite âgée de 20 ans et demi. Il décéda à l'âge de 40 ans le 25 juin 1852. Le métier d'agriculteur et boulanger semble être une vocation familiale car son père Antoine, et son frère, Georges, partagent l'activité. Peut-être que la vocation de boulanger est à chercher du côté de sa mère, Anne Marie WILLMAN, la fille de Jean Jacques WILLMAN, l'ancien boulanger au four banal de Valff. Comme du bon pain ...
Voilà comment on peut résumer, en quelques mots, l'histoire du Guillaume qui nous intéresse. Fils de Casper Guillaume, il naît le 10 juillet 1947. Jacques, son frère, décède le 24 juin, Marie-Marguerite, sa sœur, le 14 juillet de la même année, son père cinq ans plus-tard. Une joie familiale brisée alors qu'il remue dans le ventre de sa mère de 42 ans !

Dans le dénombrement de la population de 1846, la famille des parents KLEIBER est recensée au nᵒ 61 de la rue Thomas. La grand-mère, Anne-Marie KLIPFEL est veuve. Grand-père Antoine est mort à 56 ans.

En 1851, Caspar Guillaume, qui entre-temps a épousé Marguerite BURGSTAHLER, déménage dans la maison recensée aunᵒ °122. Leur situation familiale est agréable, ils peuvent se permettre l'assistance d'une domestique prénommée Chevalier Salomé. Arrive cette année maudite citée plus haut, où les enfants Jacques et Marguerite disparaissent. Guillaume naît au sein d'une famille brisée.


Et leur monde s'effondre encore un peu plus ! Caspar, le père, décède à son tour ! Le recensement de 1856 nous dévoile un Guillaume seul avec sa mère veuve.

Les recensements suivants inventorieront les deux malheureux vivotant toujours dans la même maison, et cela, jusqu'à la disparition de la maman Marguerite en 1893.
Guillaume est donc seul. Que va-t-il faire ? C'est là que nous découvrons un chapitre surprenant sur sa vie mais aussi ses capacités. Revenons quelques années en arrière. Vraisemblablement, au décès de son père, pris en main par le curé Aloyse LEYBACH qui voyait ses capacités intellectuelles (le presbytère se trouvant juste à côté de leur maison), il entreprend les démarches nécessaires pour que le jeune prodige soit envoyé au Petit Séminaire de Strasbourg. Parle-t-on du Petit séminaire de la rue Finkwiller ou du petit séminaire du collège St-Étienne ? Un détail va nous guider :
Lors de la distribution des prix annuelle au Petit-Séminaire (dévoilée en 1861 dans le Niederreinische Kurier), il est question d'un abbé Joseph MURY, professeur de seconde, et d'un abbé WOLFF qui fut l'un des orateurs lors de cette promotion 1863. Tous deux ont été professeurs au Petit-Séminaire de St-Louis, 6 place St-Louis. Le supérieur était l'abbé Reich. En 1868, l'établissement accueillait 450 élèves dont 50 externes. À l'emplacement actuel est construite aujourd'hui une maison de retraite, Les jardins d'Arcadie. https://jardins-arcadie.fr/residence/residence-seniors-strasbourg?residence_interet=87




Plan de 1852 : au centre, collège épiscopal, quai Finckwiller, rue St-Louis

Il se fait remarquer au Petit-Séminaire de Strasbourg par une scolarité exceptionnelle.
1863, distinctions de Guillaume KLEIBER, 16 ans à l'époque, élève en classe de quatrième :
- Premier prix d'excellence : Guillaume KLEIBER
- Latin, premier prix : Guillaume KLEIBER
- Version latine, premier prix : Guillaume KLEIBER
- Vers latins, premier prix : Guillaume KLEIBER
- Allemand, premier prix : Guillaume KLEIBER
- Récitation : Guillaume KLEIBER
- Histoire et géographie : Premier prix : Guillaume KLEIBER
- Arithmétique, premier prix : Guillaume KLEIBER


Extrait du journal Niederreinischer Kurier de 1863

André RAESS (1794-1887), évêque de Strasbourg en 1863
Guillaume ne fera qu'un bref passage à l'internat de Strasbourg. Il est de retour à Valff en 1964, sa mère Marguerite a besoin de lui dans l'exploitation agricole. Ses études brillantes lui seront peu profitables. Dans la liste des lauréats de 1862, ni celle de l'année suivante ne reviendra son nom.

Recensement de 1866
L'exploitation de ses capacités
Quel dommage ! Toutes ces prédispositions sacrifiées ! Et quelle abnégation pour veiller au bien-être de sa chère mère, celle qui avait été si éprouvée ! Mais ses études ne seront pas totalement perdues. Après le décès de sa chère mère (où le déclarant est le secrétaire de mairie), nous découvrons qu'il ne s'agit de son fils unique Guillaume !

Jusqu'au dernier dénombrement disponible, celui de 1885, Guillaume a continué d'habiter dans la maison natale (qui a reçu, entre-temps, le nᵒ 126). Une annotation le nomme Gemeindeschreiber (secrétaire de mairie). À partir de 1893, plus de mère donc et toujours pas de femme et encore moins d'enfants !


Guillaume KLEIBER s'éteint le 5 mars 1923, à l'âge de 76 ans. Alors qu'il était prédisposé à tracer une carrière riche et florissante, les obligations familiales auront tout réduit à rien. Même en tant que secrétaire de mairie, il aura su rester discret. Aucun document ne porte sa signature. Il se contentera d'écrire « transcription : le secrétaire ».
Jusqu'au dernier souffle

« Walf, le secrétaire de mairie, M. KLEIBER, a été victime d'un arrêt du cœur. Il a été retrouvé assis sur sa chaise devant son secrétaire. Le défunt avait servi l'administration communale depuis l'année 1884 », lira-t-on dans un journal.
Combien de carrières d'enfants surdoués ont été gaspillées et brisées pour cause d'obligations familiales, de genre (pour les filles), de restrictions financières ou de guerres ?

Sources :
- Archives de Valff
- Fond Antoine MULLER
- Gallica
- Poème d'un hiver alsacien
- Père Romuald Bakun, un prêtre-artisan passionné par l’art du vitrail
- François Joseph REIBEL, à vos ordres mon capitaine !
- Les remords du suicidé
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