Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1842 , un malfaiteur s'introduit, par effraction, dans l'habitation de Bernard BURCKEL de Valff et y enlève une vache et une génisse qui seules garnissaient l'étable de ce pauvre cultivateur.

Les soupçons de BURCKEL se portent rapidement sur Valentin HELLER, forçat libéré, originaire de Bischoffsheim, qui, la veille du vol, rôdait dans le village et s'était même introduit dans la maison de BURCKEL avec pour prétexte de se chauffer.

Les soupçons de Bernard BURCKEL n'étaient que trop fondés. Effectivement, au moment où il constata le vol, Valentin HELLER se trouvait à Dinsheim, canton de Molsheim, et y offrait en vente à Salomon WEIL, boucher de Mutzig, pour une somme de 90 francs une vache et une génisse qui valaient au moins 260 francs chacune. Frappé du faible coût de vente, WEIL prit conseil. HELLER fut interpellé, et on le questionna sur la provenance du bétail. Se troublant dans ses explications, la maréchaussée fut convaincue qu'elle avait affaire à un voleur. Mis en état d'arrestation, il fut forcé d'avouer que c'était lui qui était l'auteur de la soustraction commise au préjudice de BURCKEL.

« Tels sont les faits, Monsieur le juge, qui conduisent aujourd'hui HELLER devant ce jury. »

Quoique âgé à peine de 50 ans, les antécédents de l'homme sont des plus déplorables : dès le 29 juillet 1837, il a été condamné à 40 jours d'emprisonnement pour vol, et le 12 août 1840, il s'était vu infliger, par les assises du Bas-Rhin, la peine de dix années de travaux forcés pour des crimes divers et tentative d'empoisonnement.

En présence d'un pareil pédigré, l'accusé ne pouvait guère compter sur la clémence du jury ; aussi a-t-il été déclaré coupable sans circonstances atténuantes. En conséquence, la cour condamne Valentin HELLER en raison de l'état de récidive légale à vingt années de travaux forcés, à la surveillance de la haute police pendant tout le restant de sa vie, à l'interdiction et à la dégradation civique.

Ministère public, M. ALEXANDRE, procureur de la République ; défenseur, W. RISTELLNIEBER.

L'enferrement

Voilà en quelques phrases comment le journal Niederreinischer Kurier relate les débats et le jugement de la cour d'assises du Bas-Rhin. Il rappelle qu'il y a 10 ans, le mauvais garçon avait déjà été condamné pour tentative d'empoisonnement. Que s'était-il donc passé ?

Nous avons enquêté :

Photo de 1908. Maisons n° 45 et 48. Photo du haut et du bas n° 50 au fond à droite à l'angle de la rue Haute.

À l'époque du vol, Bernard BÜRCKEL de Valff était âgé de 62 ans. Il habitait au n° 50 de la rue Principale et vivait seul en compagnie de son épouse Odile LEHMAN. C'est à cette époque qu'il croise le chemin du mauvais garçon HELLER. 

La pause des bagnards 

Le bagnard Valentin HELLER

Valentin voit le jour le 12 février 1821 à Bischoffsheim.  Le 23 mars 1837, il est déjà condamné à 40 jours de prison pour vol et effraction, alors qu'il n'a que 16 ans.

1842. Pourquoi un jeune comme Valentin HELLER sombra-t-il dans la délinquance ? Comme souvent, le contexte est propice. Le jugement de la session de la cour d'assises du Bas-Rhin du 12 août nous livre quelques pistes. Valentin est l'aîné d'une famille d'orphelins. Le père s'appelait Jean, il était boucher. Il décède en 1831. Son épouse, Julienne WANTZ, se remarie avec le vigneron Muller Valentin en février 1835. Ils s'installent dans la maison et Julienne met au monde un fils en décembre, prénommé Jean. Julienne WANTZ décède brusquement et curieusement l'année suivante en 1836 de mort suspecte !

Les enfants sont trois frères et une sœur : l'aîné est Valentin, suivi de Laurent, Julienne, Blaise, qui décéde en 1832, et Balthazar. Les trois plus jeunes sont encore des enfants et habitent dans la maison de leurs feux parents à Bischoffsheim. C'est leur tante qui s'occupe d'eux. Valentin quitte le domicile pour entrer au service d'un agriculteur à Uttenheim. La maison indivise est évaluée à 3000 frs et c'est pour ce mobile, celui de s'attribuer toutes les parts de l'argent de ses frères et sœurs, que le jeune Valentin se retrouve sur la sellette.

Le mobile ? Une avidité meurtrière.

À gauche, l'ancienne maison supposée de la famille HELLER

Déjà l'hiver passé, Valentin avait donné à son frère Balthazar, 8 ans, trois morceaux de pain imbibés d'une étrange substance bleuâtre. Il lui indiqua, avec insistance, qu'un morceau était pour lui et qu'il devait distribuer les autres pains, l'un à son frère et l'autre à sa sœur. Une bienveillance feinte ! L'aspect douteux et ragoûtant des petits pains découragea les enfants et ils décident de les remettre à leur tante par alliance Hélène SOMMER, la nouvelle femme de leur beau-père, qui vit dans leur maison avec leur beau-père, le vigneron Muller Valentin, et le fils de ce dernier, Jean, le demi-frère HELLER de Julienne WANTZ et MULLER. Ce dernier décèdera à l'âge d'un an en mars 1837. Encore une mort douteuse ? Une belle famille recomposée et tourmentée !

Mais revenons à nos petits pains de Valentin. La tante se méfia de la substance douteuse des petits pains et s'en débarrassa. 

Recensement de 1836. Julienne, la mère, son deuxième mari, Valentin MULLER, leur fils, Jean, Valentin HELLER, Laurent, Julienne et Balthazar habitent au n° 65 de la rue dite Krummgass (angle de la rue épiscopale et de la rue principale à Bischoffsheim). En 1846, elle recevra le n° 46.

Après le décès de Julienne WANTZ, la mère de Valentin, Valentin MULLER n'a pas perdu de temps. Il se remarie six mois plus tard avec une veuve, Sommer Hélène, citée plus-haut. Ils s'installent dans la maison des HELLER en compagnie de la sœur d'Hélène et de son fils Louis.

Printemps. Après l'insuccès de la première tentative, Valentin retente sa chance ! Alors qu'il se trouve à Uttenheim, il envoie deux de ses collègues, domestiques comme lui, remettre, pour Pâques, un cadeau à sa fratrie. Il se procure encore trois petits pains chez le boulanger du coin, achète du vitriol pour 5 centimes, que l'on nomme sulfate de cuivre, avec pour excuse de tuer les rats de son maître, et, muni de son "cadeau", charge les deux frères BRESCHLER, qui ne sont au courant de rien, de remettre le paquet à ses frères et sœur.

Lundi 20 avril. Les deux frères BRESCHLER arrivent à Bischoffsheim. Ils remettent un pain à Balthazar HELLER et déposent les deux autres sur la table de la cuisine. Le jeune garçon découvre, en ouvrant le sien, que l'intérieur est imbibé d'une substance bleuâtre, tout comme la première fois. Intrigué, il remet à nouveau l'étrange cadeau à sa tante. Cette dernière recherche les frères BRESCHLER en les invitant à dire à ce gredin de Valentin de les manger lui-même !

Le maire de Bischoffsheim, ayant eu vent de l'histoire, fit récupérer les pièces à conviction et avertit les gendarmes. Analysés par des chimistes, ces derniers confirmèrent la présence de vitriol. Valentin HELLER est envoyé devant la cour d'assises pour tentatives d'empoisonnement. HELLER se défend avec maladresse, invoquant des circonstances malencontreuses. Il écope de 12 ans de travaux forcés via le bagne de Toulon. Il est emprisonné avec le matricule nᵒ 29678.

Les enfants sont placés en institut et la maison est occupée en 1851, en copropriété, par MULLER, sa femme et par WANTZ Gertrude, la sœur de feu Julienne et de Balthazar. On lui administrera le nᵒ 49 et 50, puis à nouveau en 1861 le nᵒ 54, en 1866 le 52. C'est pour cette raison qu'il est difficile, de nos jours, de situer avec exactitude la maison des HELLER.

Le bagne de Toulon. Entre 1748 et sa fermeture en 1873, l'établissement a accueilli 100 000 bagnards.

Le dernier bagne de la métropole a vu, à sa fermeture, ses pensionnaires partir pour Cayenne et Nouméa. Valentin HELLER, s'il n'est pas mort avant la fin de sa captivité, est théoriquement relâché avant la fermeture.

Laurent HELLER

1852 Et voilà que la maison se retrouve à nouveau au centre d'une polémique !

Laurent, le frère de Valentin, fait parler de lui. Le 30 juin 1852, de la fumée noire et des flammes sortent d'une maison de Bischoffsheim. Le feu est maîtrisé et l'on constate qu'il a pris au niveau du cellier dans un tas de fagots allumé avec l'aide d'un bouchon de paille. Les soupçons se tournent très rapidement vers Laurent HELLER, 27 ans, journalier, le frère de Valentin ! Il avait servi 7 ans comme matelot dans la marine française et était retourné depuis quelques semaines dans son village natal. Il a acquis sa maison natale après le partage de l'héritage. Pendant son absence, son beau-père s'y était installé comme nous l'avons vu plus haut.

Peu avant le sinistre, une jeune fille avait vu Laurent sortir du cellier ; puis, dans leur enquête, les gendarmes découvrent qu'il s'était rendu par la suite chez des parents.

Quand on lui signala que sa maison brûlait, il se serait contenté de dire : « Que cela m'importe-t-il ? Je suis assuré ! ». La gendarmerie se met à sa recherche. Elle le retrouve, ce mois de juin, tout habillé, botté et suant à grosses gouttes, caché dans un lit sous un plumon. Quand on le questionne, pourquoi il se cache ? Il répond pragmatiquement : « J'avais sommeil ! »

Sur insistance du juge d'instruction, il raconte qu'il aurait allumé sa pipe avec une allumette phosphorique, que cette dernière serait vraisemblablement tombée malencontreusement dans la paille, et qu'il venait d'écumer les auberges des alentours et était tellement ivre déjà à Rosheim qu'il ne se serait aperçu de rien ! L'enquête auprès des auberges réfutera cette version. Jugé par le tribunal d'assises de Strasbourg, il sera reconnu coupable d'incendie volontaire, assorti d'une peine de cinq ans de réclusion, à la surveillance de la haute police pour le reste de sa vie, à l'interdiction et à la dégradation civique !  

Les garçons HELLER ont la pulsion criminelle dans le sang !

Source : Gallica

Un peu d'histoire

De Valva à Valff, c’est tout d’abord un livre. A la fin des années 80, André VOEGEL et Rémy VOEGEL, Valffois et passionnés d'histoire, écrivent « De Valva à Valff » qui raconte l'histoire de la commune, petit village alsacien à proximité d'Obernai. L'ouvrage reprend, chapitre après chapitre, son histoire et celles de ses habitants. Dans les années 2010, Rémy VOEGEL complète la connaissance du village par divers textes édités dans le bulletin communal. 

Suite au décès d’André VOEGEL en février 2017, Rémy et Frédéric, son fils, se lance le défi de partager via le présent site les archives dématérialisées du livre, les vidéos de Charles SCHULTZ, sans oublier la publication des 40 classeurs historiques d’Antoine MULLER. Ces classeurs sont une mine d'or incroyable, car ils retracent en images toute l'histoire du village, de ses associations et de ses habitants.

Depuis, le devoir de mémoire de notre village alsacien se poursuit semaine après semaine.