Le vendredi 11 janvier 1907, vingt-deux jeunes filles et garçons mourraient carbonisés dans l’incendie de leur usine à Geispolsheim. Récit de ce fait divers sordide dans le Strasburger Neueste Zeitung de l'époque.

La stupeur et l'effroi paralyse encore la population suite au terrible incendie survenu dans la fabrique de peignes, talons de chaussures et d'œillets de laçage dont la base est recouverte d'une fine couche de celluloïd. L’usine appartenait à la société londonienne Hubert et Co déjà incendiée puis agrandie en 1896. L’usine employa jusqu’à 42 ouvriers et ouvrières. On l’appelait la Haftelbudig (atelier d’agrafes).

Les faits

11 janvier 1907, 5h58. La température extérieure est autour de 2 degrés. Le jeune Jakob KIEHL, 21 ans, s'avança pour déposer ses déchets de travail dans un panier sous le tuyau du poêle, quand une flammèche jaillit soudainement de la corbeille. En un instant, un véritable brasier s'embrasa. Pris de panique, le jeune ouvrier se précipita vers la sortie et s'enfuit en hurlant de toutes ses forces : « Au feu ! Au feu ! ». Le feu monta au plafond et se répandit dans toute la salle.

Un survivant, Karl OSTERTAG, 20 ans, témoigna que le dos tourné au poêle, en entendant le cri d'alarme, il bondit à son tour vers la porte. Il n'avait pas encore franchi le seuil que déjà les flammes lui brulaient déjà la nuque. OSTERTAG livra un récit particulièrement poignant : « Je me suis retourné pour voir si les autres me suivaient. Mais quelle ne fut pas ma détresse ! Personne ne sortit, à l'exception de la pauvre Justine SPEISSER. Une torche vivante ! Je me suis précipité vers elle et l'ai entraînée dans la rue, j'ai arraché mon tablier pour étouffer les flammes, mais en vain, mon tablier s'enflamma à son tour. J'ai alors tenté d'arracher ses vêtements en feu, ce à quoi je suis en partie parvenu ».

Au cours de cet acte de dévouement désespéré, le courageux OSTERTAG subi de très graves brûlures au bras droit. Malgré ses blessures, sachant sa sœur Mathilde 17 ans, piégée à l'intérieur, il tenta de retourner sur ses pas. Hélas, il était trop tard. De chaque porte et chaque fenêtre jaillissait d'immenses langues de feu. C'est pétrifié que le jeune homme dû assister à la mort tragique de sa sœur de 17 ans, à laquelle il était profondément attaché. On retrouva les restes et crânes carbonisés entassés au font de l’atelier. Quant à la malheureuse Justine SPEISSER, bien qu'elle réussisse à s'extraire du brasier, succomba le lendemain à ses graves brûlures.

Le 14 janvier, tout Geispolsheim se rassembla pour conduire les 16 jeunes filles et 6 garçons à leur dernière demeure. Un autel provisoire fut dressé au croisement de la rue principale. Devant l’autel, quatre cercueils : l'un contenait la dépouille de la pauvre Justine, les trois autres renfermaient les restes calcinés. Au son des sanglots et des lamentations, le vicaire général JOST, envoyé par l'évêque, prononça une homélie émouvante.

L'enquête

Selon les premières expertises, l'extrême finesse des plaques de celluloïd et leur composition chimique ont favorisé l’inflammation. Conséquences, la belle-sœur du gérant HUMBACH accusa Jacob KIEHL d’avoir entendu dire, que par le passé, il aurait jeté des restes de celluloïds directement dans le poêle que l’on avait allumé au pétrole et entretenu avec des briquettes. KIEHL nie fermement. Même OSTERTAG confirma qu’il aurait était impossible de soulever le couvercle du poêle entre son passage vers la poubelle et son cri « Au feu ! ». Il était même interdit de fumer dans l’usine.

Les victimes

Tous reposent réunis dans une même fosse commune : 22 jeunes gens à qui la vie souriait et qui ont été fauchés en un instant :

  • ARNOLD Marie Lina, 16 ans
  • BAUM Charles, 14 ans
  • BIETH Albert 14 ans, un orphelin qui venait d’être récemment placé dans une famille d’accueil après la disparition de sa mère
  • BITTMANN Maria, 25 ans
  • BOLLEY Joseph, 14 ans
  • FRITSCH Eugène, 14 ans
  • HEITZ Catherine, 17 ans
  • HERRMANN Brigitte, 19 ans, petite cousine
  • HERRMANN Mathilde, 15 ans
  • NUSS Joséphine, 20 ans, cousine des SPEISSER
  • OSTERTAG Mathilde, 17 ans
  • OSWALD Marguerite, 19 ans
  • SCHAAL Catherine, 15 ans
  • SCHNEIDER Joséphine, 15 ans
  • SPEISSER Elise 18 ans, cousine de Joséphine et Sophie
  • SPEISSER Jacob, 14 ans, frère de Maria
  • SPEISSER Joséphine, 15 ans, cousine de Sophie
  • SPEISSER Justine, décéda le 12 janvier des suites de ses blessures
  • SPEISSER Maria, 15 ans, soeur de Jacob
  • SPIESSER Sophie, 16 ans
  • WEBER Joseph, 14 ans
  • WEINMANN Emilie, 18 ans

Charles OSTERTAG, le garçon héroïque cité dans l’article, marié, décédera 4 ans plus-tard à 24 ans. Il venait de perdre neuf mois avant, sa fille, Louise, âgée de cinq mois. Son épouse, enceinte, accoucha en septembre. Ils avaient eu l’année suivant le sinistre, hors mariage, une petite Mathilde en 1908 prénommée Mathilde en souvenir de sa sœur.

Le procès

Le 11 Juillet 1907 s’ouvrit le procès du dirigeant et contremaitre Marie Timothée Joseph HUMBRECHT, né le 29 janvier 1877 à Geispolsheim, poêlier, marié à Augusta WIETZEL, domicilié à Geispolsheim. Son père Henri, serrurier avait été le fondateur de l’usine et habitait au 258 de la Krummstrasse, sise à l’usine.

Timothée Joseph avait déjà été condamné pour coups et blessures et pour escroquerie. Une procédure pour incendie involontaire, qui était en cours contre lui en 1896 a été classée sans suite faute de preuves. L'accusé, un homme grand et fort au visage bienveillant arborant une barbe blonde, répond d'une voix calme, parfois un peu basse. Il est d'abord interrogé sur les heures supplémentaires. Il reconnaît cette infraction. Il est prouvé qu'il a fait travailler les gens pendant douze heures la veille de l'incendie.

Il s’avéra que la pièce, dans laquelle 10 ouvriers travaillaient provisoirement sur 6 machines, mesurait environ 130 mètres cubes et était pourvue de 5 fenêtres, dont seulement 3 pouvaient s'ouvrir. L'entreprise s'est de plus en plus développée ; rapidement, 27 ouvriers travaillèrent dans la pièce, et l'espace est devenu de plus en plus restreint, si bien que la corbeille destinée à recueillir les déchets de celluloïd s’est retrouvée juste derrière le poêle. La quantité de ces déchets s'élevait à 10 à 15 kilos par jour.

Après une heure de délibération, le tribunal a acquitté l'accusé d'homicide par imprudence et d'incendie volontaire, ainsi que pour l'infraction au règlement du travail. Il fut néanmoins condamné à quinze marks d'amende ou trois jours de prison. Les dépens, à l'exception de ceux occasionnés par la poursuite ont été mis à la charge de la caisse de l'État.

L’avocat d’HUMBRECHT plaida que son client a un casier vierge. Seul bémol, alors jeune homme, il aurait emballé un rat dans une petite boîte de telle sorte que seule la queue pelée dépassait, et avait posé cette boîte sur le rebord de la fenêtre du maire de l'époque. Celui-ci a pris la boîte pour une bombe et la queue frétillante du rongeur emprisonné pour une mèche. Un canonnier a été réquisitionné pour rendre la machine infernale inoffensive … Dans le jugement, le président déclara que l'acquittement devait avoir lieu parce que, en particulier d'après le rapport d'expertise concernant la naissance du sinistre, le doute de différents scénarios subsisteraient.

Le journaliste du Strasburger Neueste Nachrichten fit remarquer que les propriétaires londoniens, eux, ne seront jamais inquiétés. Pourtant, les nouvelles normes de sécurité imposées par les autorités européennes, et dès 1908 en Alsace, sonnèrent le glas de la société après la guerre. Une colonne funéraire érigée au-dessus de la fosse commune dans le cimetière de Geispolsheim rappelle les noms des 22 jeunes ouvriers qui ont perdu la vie dans l'incendie du 11 janvier 1907.

D’autres photos à retrouver sur https://www.geispolsheim.fr/fr/patrimoine.

Un peu d'histoire

De Valva à Valff, c’est tout d’abord un livre. A la fin des années 80, André VOEGEL et Rémy VOEGEL, Valffois et passionnés d'histoire, écrivent « De Valva à Valff » qui raconte l'histoire de la commune, petit village alsacien à proximité d'Obernai. L'ouvrage reprend, chapitre après chapitre, son histoire et celles de ses habitants. Dans les années 2010, Rémy VOEGEL complète la connaissance du village par divers textes édités dans le bulletin communal. 

Suite au décès d’André VOEGEL en février 2017, Rémy et Frédéric, son fils, se lance le défi de partager via le présent site les archives dématérialisées du livre, les vidéos de Charles SCHULTZ, sans oublier la publication des 40 classeurs historiques d’Antoine MULLER. Ces classeurs sont une mine d'or incroyable, car ils retracent en images toute l'histoire du village, de ses associations et de ses habitants.

Depuis, le devoir de mémoire de notre village alsacien se poursuit semaine après semaine.