Quand Paris ouvre les grilles de son exposition universelle en avril 1900, le monde entier a les yeux rivés sur les rives de la Seine. Pour l’Alsace, annexée depuis 1871, l’événement revêt une double dimension : une vitrine incontournable pour les industriels et une opportunité commerciale majeure pour son identité culturelle.

Derrière les lampions de la fête et la grandiloquence des stands, la foire parisienne va révéler deux visages radicalement opposés : celui du triomphe technique d'un côté, et celui des mirages de la spéculation financière de l’autre. Dans les archives du site Gallica, on retrouvé trace de trois faits marquants.

Le foudre de Schiltigheim, l'exploit de la maison Frühinsholz

Le premier visage de cette épopée est celui d'un génie industriel, incarné par la tonnellerie mécanique Frühinsholz de Schiltigheim. Fondée vers 1850 par Charles Frühinsholz et propulsée à l'international par son fils Adolphe, l'usine s'est installée rue du Barrage, sur l'emprise foncière exacte qui abrite aujourd'hui le lycée Aristide-Briand. C’est là, au cœur du quartier des brasseries, qu’un défi fou prend corps : briser le record séculaire du grand tonneau du château de Heidelberg en construisant le plus grand foudre (tonneau de très grande capacité) du monde. Dix années d'études, de patience et de labeur acharné, et un investissement colossal de 250 000 francs seront nécessaires pour que les ouvriers façonnent un monstre de chêne. Les dimensions donnent le vertige : 10,50 mètres de long, 10 mètres de diamètre, et une capacité certifiée de 4 355 hectolitres (435 500 litres). À vide, le colosse pèse 158 tonnes. Chaque cercle d’acier laminé à froid accuse à lui seul 1 200 kilos sur la balance.

10,50 mètres de long, 10 mètres de diamètre, et une capacité certifiée de 4 355 hectolitres (435 500 litres) : le plus grand tonneau du monde est alsacien !

Pour les tonneliers, l’aventure est autant une prouesse qu’un calvaire physique. Le montage s'effectue d’abord verticalement. Pour le retourner, il faut creuser une fosse de plusieurs mètres sous l'atelier avant de le coucher sur le flanc à la force des crics et des vérins. Avant le grand départ, la maison Frühinsholz s'offre un coup de publicité mémorable : un banquet est dressé à l'intérieur même du flanc du tonneau, où cent invités s'attablent confortablement. Le voyage vers Paris est une odyssée logistique. Entièrement démonté, le foudre manque de peu de ne jamais être rebâti lors d'une étape à Nancy. C’est finalement directement sur le Champ-de-Mars, sous un pavillon dédié de 17,50 mètres de haut, qu'il est réassemblé. Les ouvriers s'y épuisent : le tonneau étant cette fois couché sur ses supports, les coups de masse horizontaux portés pour chasser les cercles perdent l'aide naturelle de la gravité. Le résultat est pourtant là, sublime, magnifié par les cariatides sculptées dans le chêne par l'ébéniste M. VALIN, figure de proue de l'École de Nancy, sous un fronton saluant « l'apparition du nouveau siècle ».

L'envers du décor, le mirage de la Maison Kammerzell

À quelques pas de ce triomphe, le quartier thématique du « Vieux Strasbourg » propose une immersion pittoresque dans l'Alsace d'autrefois. Une société par actions, dotée d'un capital impressionnant de 500 000 francs, y a fait ériger une réplique architecturale somptueuse de la Maison Kammerzell afin d'y exploiter un restaurant de grand luxe. Ici, l'authenticité cède rapidement la place à l'illusion d'un parc d'attractions avant l'heure. Le restaurant se forge immédiatement la réputation d'être l'un des plus chers et spéculatifs de la capitale. La presse satirique fait ses choux gras de cette « choucroute dorée sur tranche », s'amusant à calculer qu'une simple portion garnie y coûte le prix nécessaire pour nourrir une famille ouvrière pendant trois jours à Strasbourg !

Photo de la collection de Charles Spindler montrant un clone de la Maison Kammerzell construit à Paris, devant la Tour Eiffel, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900

La haute société cosmopolite et les riches visiteurs britanniques, les fameux « Rosbifs », s’y pressent pour s’offrir un frisson rustique, servis par un personnel en costume traditionnel. Pourtant, dans les coulisses, le secret de polichinelle s’évente : la plupart des serveuses arborant la grande coiffe à nœud noir sont en réalité des Parisiennes pure souche recrutées sur la butte Montmartre, s’efforçant de singer l'accent alsacien. Pour couronner ce surréalisme ambiant, le cabaret intègre même des chanteuses hollandaises en sabots, achevant de transformer l'ambassade gastronomique en un joyeux melting-pot folklorique. Pour veiller sur ce théâtre éphémère, les concepteurs ont pourtant fait venir un gardien de premier ordre : la statue originale de l'« Homme de fer », décrochée de son poste d'observation de la place du même nom à Strasbourg. Pendant sept mois, la célèbre sentinelle monte la garde à la porte du restaurant parisien.

Les artisans du succès et les leçons de l'histoire

Heureusement, le savoir-faire alsacien brille aussi à travers des figures d'une absolue rigueur technique, loin du tumulte des tavernes de l'exposition. C'est le cas de Benoît SCHUTZ, un talentueux installateur originaire de Dambach. Chargé de réaliser des travaux techniques de haute précision sur la monumentale porte Binet, une immense structure qui servait d'entrée principale à l'exposition sur la place de la Concorde, SCHUTZ incarne cette excellence artisanale rhénane. Son dévouement et sa maîtrise sur ce chantier titanesque lui vaudront d'ailleurs une consécration officielle majeure : il est nommé Officier d'Académie, portant haut les couleurs de l'artisanat de son village natal au cœur des distinctions de la capitale. Lorsque l'exposition ferme ses portes, le réveil financier est pourtant brutal pour les spéculateurs. La société de la Maison Kammerzell s'effondre. Sa liquidation amiable en décembre 1902 sonne de manière particulièrement mélancolique pour les actionnaires : ils ne perçoivent qu'une dérisoire répartition résiduelle de 12,62 francs par action.

L'affaire devient un cas d'école, une mise en garde publique que les chroniqueurs financiers rappelleront encore en août 1902 lors de la fondation du Moulin-Rouge. Pourtant, de ce naufrage naît une légende. C'est à Paris que la Maison Kammerzell gagne sa notoriété internationale, s'exportant désormais sur les boîtes de biscuits et les cartes postales à travers le monde. Quant à l’Homme de fer, son retour au bercail le 1er janvier 1901 donne lieu à une vibrante célébration locale : sa hallebarde est fleurie d'une couronne de lauriers aux couleurs rouge et blanc de Strasbourg. De son côté, la maison Frühinsholz capitalise sur son prestige, s'imposant auprès des grandes maisons de Champagne avant de signer, un demi-siècle plus tard en 1949, le record absolu en construisant pour les caves Byrrh à Thuir le plus grand foudre en bois du monde (1 000 200 litres). Entre l'audace de Schiltigheim, la rigueur d'un Benoît SCHUTZ et la poésie préservée de nos villages, l'Alsace a su transformer les illusions éphémères de la foire de 1900 en un héritage technique bien réel.

Un peu d'histoire

De Valva à Valff, c’est tout d’abord un livre. A la fin des années 80, André VOEGEL et Rémy VOEGEL, Valffois et passionnés d'histoire, écrivent « De Valva à Valff » qui raconte l'histoire de la commune, petit village alsacien à proximité d'Obernai. L'ouvrage reprend, chapitre après chapitre, son histoire et celles de ses habitants. Dans les années 2010, Rémy VOEGEL complète la connaissance du village par divers textes édités dans le bulletin communal. 

Suite au décès d’André VOEGEL en février 2017, Rémy et Frédéric, son fils, se lance le défi de partager via le présent site les archives dématérialisées du livre, les vidéos de Charles SCHULTZ, sans oublier la publication des 40 classeurs historiques d’Antoine MULLER. Ces classeurs sont une mine d'or incroyable, car ils retracent en images toute l'histoire du village, de ses associations et de ses habitants.

Depuis, le devoir de mémoire de notre village alsacien se poursuit semaine après semaine.