Pour entamer ce troisième volet de notre série, les aubergistes et leur taverne de Valff, parlons un peu des expressions idiomatiques alsaciennes que l'on rencontre parfois autour d'une tablée d'amis.

Les expressions alsaciennes
- S'Gelt [gélt], s'Gilt
Cette expression, que les buveurs alsaciens attablés prononcent parfois après avoir levé leur verre, est peu lié avec Geld qui se traduit, de l'allemand, par argent. Pour comprendre le sens, il faut remonter au Moyen Âge et à la formation des guildes. Les guildes étaient des corporations de marchands qui se regroupaient autour d'une table pour organiser une force d'aide, de conventions, d'ententes ou de groupements d'achats. En Allemagne, on trouvait ainsi des Trinkgilde (dérivatif Trinkgeld (pour boire, pourboire) ou Genossenschaften ou encore des Trinkgelagen.
Pour sceller et valider leurs arrangements, les membres de la guilde trinquaient en rassemblant leurs verres. Le verbe allemand gelten lassen (valider) en est un dérivatif. En Alsace, les attablés pouvaient commander une Gelte, sorte de cruche contenant trois mesures de vin. Par la suite, le terme Gelte en est venu à désigner tout un débit de vin (1).
Le terme S'Gélt ou S'Gilt (verbe allemand Es gilt, c'est validé) selon le dialecte alsacien, n'a donc pas le même sens que l'expression française santé qui, en allemand, se dit Prost ou Zum Wohl.
- Nemm a schlonk (prend une gorgée)
Emprunté à l'allemand, « Tu veux un schluck ? » est l'expression qu'on peut entendre en Lorraine et en Alsace quand quelqu'un vous propose de goûter sa boisson. Un schluck (prononcer « chlouk ») veut simplement dire une gorgée, emprunté à l'allemand, ein Schluck – une petite gorgée.
- A guede
Prononcez (gueda), est l'équivalant de bon appétit en français. Il peut s'adresser pour boire, mais surtout pour manger. À l'origine consacré pour souhaiter un bon appétit, traduit littéralement par "un bon" l'expression a dérivé dans le domaine des épicuriens de la boisson. En Alsace, si on vous souhaite a guede, vous pouvez répondre par, a bessre [bessera] (littéralement : un meilleur) ... appétit.
- Gsondheit
Gesundheit signifie santé. C'est le terme alsacien équivalent à santé. Il s'emploie aussi à souhaiter quand une personne éternue. Le terme est employé avant de boire, normal, le vin n'est-il pas aussi conseillé dans la bible comme médicament ?
Voilà, maintenant que vous avez suivi la formation de base pour fréquenter les tavernes alsaciennes, reprenons notre liste des auberges de Valff.

L'auberge Balthasar MOSER
Située en 1861 au n°155 de la rue des forgerons [Les anciennes auberges rurales de Valff (première partie)]. L'auberge de MOSER Balthasar servait également d'épicerie. Le « Café MOSER » comme on l'appelait, proposait une petite salle de bal. C'est sa femme, SOUFFET Rosalie qui distribuait les denrées. Il y avait apparemment assez de travail puisque la famille s'attribue les services d'une servante. Marie-Claire HUGEL a 23 ans en 1861.

Qui est le couple, Balthasar, Rosalie ?

Acte de mariage de MOSER Louis Balthasar et SOUFFLET Rosalie du 12 juillet 1854
Balthasar MOSER est né à Benfeld en 1824. Son père est officier sous-lieutenant au 12e régiment de cuirassiers et chevalier de la Légion d'honneur. Son grand-père, Pierre, possédait déjà une auberge à Benfeld. Son frère, François joseph, est notaire à Strasbourg. Balthasar vit à Versailles. C'est près du château royal qu'il rencontre la séduisante Rosalie qu'il épouse en 1854. Elle est originaire de la bourgade Le Cateau-Cambrésis, située dans le nord, Louis Balthasar est agent comptable du commerce de la boucherie des abattoirs de Versailles. Installés à Valff, ils auront quatre enfants dont trois décèderont dans la commune, tout comme Balthasar en 1903 et ses deux demi-sœurs, Marie-Françoise et Marie-Félicité.

État de services de Moser François Joseph, chevalier de la Légion d'honneur
L'expérience auberge, épicerie, fera long feu. Dans un village rural paysan, les nouveaux venus sont souvent regardés avec un œil en biais. Cinq ans plus-tard, la maison sera déjà la propriété du marchand de chevaux juif, BLOCH Moïse (2).
Avant MOSER, en 1851, c'était le père THOMA Jean, boucher et aubergiste, qui était aux commandes. Ehrhard Marie, 16 ans, d'Huttenheim, lui sert de domestique. Sophie avait accouché, hors mariage, en catimini à Huttenheim, en 1829, son seul enfant, Paul. Jean le reconnaitra comme son fils à Obernai en 1846. C'est à cette période qu'André avec le nom de famille THOMA, 16 ans, fera son apparition dans les registres de Valff puis disparaitra. C'est en tant qu'aide instituteur que nous le retrouvons à Bischoffsheim en 1856 puis instituteur à Sarre-Union en 1869. Le 22 août, il est inscrit dans le registre des décès de cette commune. Il était célibataire (3).
Balthasar MOSER a acheté l'épicerie et l'auberge en 1856 à la veuve DOTTER Sophie, femme THOMA qui gérait cette auberge assortie d'une boucherie. Son neveu DOTTER Zépherin y est boucher, son autre neveu THOMA Séraphin, garçon-cabaretier, WEBER Salomé, domestique. Côté épicerie, ce sont les voisines, Joséphine et Catherine Philomène, filles du charron DROESCH Antoine qui sont à l'œuvre. Avec le décès de Sophie DOTTER en 1857, à 48 ans, l'année après son mari Jean THOMA, originaire de Biengen, Breisgau-Hochschwarzwald, Bade-Wurtemberg, l'auberge et l'épicerie sont à vendre. Jean Thomas avait d'abord ouvert une boucherie puis rajouté l'auberge et racheté l'épicerie de REIBEL Antoine Jean d'à côté. C'est Moser qui se fit acquéreur du lot.
Que fait Balthasar MOSER à Valff ?
Pierre MOSER, époux de Catherine WURTZ a eu un fils, François Joseph, qui a épousé en première noce Marie Barbara REIBEL de Sermersheim et lui a enfanté Balthasar. François Joseph était, comme nous l'avons vu, officier dans l'armée de Napoléon. Après le décès de Barbara en 1826, il a épousé en deuxième noce, Marie Marguerite JORDAN de Valff avec qui il a eu Félicité et Françoise. Après le décès de François Joseph à Benfeld, des suites de ses blessures, Marguerite retourne vivre dans son village natal, Valff. C'est ainsi que le demi-frère de son mari a découvert le village [à lire : Aux ordres de Napoléon Bonaparte !].
L'auberge « À l'étoile »

C'est l'auberge (Zum Sternen) la plus ancienne connue du temps d'André VOEGEL. Elle était située dans la rue Dauphin n°282 dont le propriétaire s'appelait Georges HIRTZ
La maison a été construite par les ancêtres du propriétaire actuel en 1665. En 1945, le comptoir était encore en place. Barbara Hirtz, la tenancière pendant la révolution, prêta de l'argent à la commune. Il y avait aussi un service de diligence.
8 mai 1791. Les décrets instaurés par la nouvelle autorité révolutionnaire pleuvent. Le veilleur de nuit reçoit les instructions d'un arrêté de police, de mieux veiller à la fermeture des cafés et auberges le soir, pile à neuf heures en hiver et dix heures en été. Après cette heure, interdiction de servir des boissons. Le montant des amendes est fixé 3 livres pour l'aubergiste et à un florin pour le client. En cas de récidive, la peine s'agrandit à 5 livres.

Début 1793. Les communes reçoivent l'ordre de recruter des hommes pour former la garde nationale et des volontaires militaires. Pour compléter le contingent de Barr, la commune de Valff doit fournir une douzaine d'hommes. Personne ne se porte volontaire. La commune se voit donc obligée de financer des mercenaires : 8 sont (embauchés), originaires de la région. Le reste provient de Valff : Mathieu VETTER - 20 ans, Blaise LUTZ - 18 ans, François Joseph SIMON - 18 ans, François Joseph MEYER - 18 ans et Blaise MARTZ - 18 ans.

Dépenses pour la levée de treize volontaires recrutés par la commune en 1793
Les frais d'entretien et de fournitures s'élèvent à 1400 livres. La commune décida de financer ces dépenses par des emprunts. Antoine SPECHT prête 1200 livres, Georges SPECHT, 800 livres et notre aubergiste Barbara HIRTZ, 800 livres également. Son prêt est consenti par un remboursement annuel de 80 livres.

Comptes de la commune pour 1793. Barbe HIRTZ prête 800 livres
À suivre ... A s'geht banld witerscht
(1) Dictionnaire Ancien alsacien-français de François Jacques HIMLY
(2) Voir Destins croisés : David Lucien BLOCH
(3) DOTTER Sophie était la fille du menuisier DOTTER Matthieu et de Françoise JOACHIM. Son frère, également avec le prénom Mathieu, a suivi les traces de son père, menuisier à Valff. Mathieu, fils, a épousé MOSSER Catherine (sans lien avec Balthasar). Ils ont eu un fils, Séraphin et une fille Sophie qui a épousé le tisserand Joseph KAAG. Elle est décédée à 29 ans à Barr
Sources :
- Adeloch
- Ellenbach
- Gallica
- Généanet
- Images d'origine illustrées et régénérées par l'IA
Autres parties :