- Détails
- Écrit par : Rémy VOEGEL
- Affichages : 246
Après les mauvaises nouvelles distillées de la région de Wissembourg, la France a peur. Informations et contre-informations se succèdent. MAC-MAHON a perdu une bataille décisive dans la région de Woerth-Froeschwiller. La confiance inébranlable dans la vaillance de l'armée s'effrite. Voyons, jour après jour, comment les Alsaciens ont été informés de l'infortune de son armée. Comment certains ont-ils réagi ?
Semaine du 8 au 14 août 1870
8 août
Panique à Valff. La nouvelle de la défaite de MAC-MAHON est connue ce dimanche soir, même au village, mais personne ne veut y croire. Le même soir, à la tombée de la nuit, les habitants sidérés observent tout au long de la Forêt-Noire d'immenses feux. Ce spectacle sème la panique dans la population. Les gens crient dans les rues que les Prussiens traversent le Rhin à Rhinau. L'angoisse monte et des désespérés se réfugient dans la forêt en emmenant provisions et vêtements. Plus tard, on apprendra que les Allemands avaient allumé ces feux pour fêter la victoire de Woerth et de Froeschwiller.

L'anxiété de la population ne s'apaisera pas les jours suivants. Des angoissés continuent à chercher refuge dans la forêt, d'autres partent avec leurs attelages vers les villages de montagne pour, espèrent-ils, être plus en sécurité, et surtout, le plus loin possible de la frontière allemande. Le 8 août, les autorités demandent aux agriculteurs d'amener leurs récoltes au magasin d'Entzheim contre paiement. Personne n'y donnera suite !


Turco : autre nom pour « tirailleur algérien »
9 août

Charge du 3ᵉ régiment de cuirassiers français à Woerth. En tête, le colonel LAFUNSEN DE LACARRE qui vient de se faire tuer et dont le cheval continue de galoper.
(en réalité il n'a plus de tête puisqu'il a été décapité par un boulet prussien)


La charge du 9ᵉ régiment de cuirassiers de la 3ᵉ brigade du général MICHEL à Morsbronn
Les rumeurs



10 août
Le journal Le Courrier des Vosges imprime les lignes suivantes :


Le courrier du Bas-Rhin reconnait que les troupes prussiennes s'étaient osées jusqu'aux portes nord de Strasbourg. Elles avaient envahi Schiltigheim, Lingolsheim et Eckbolsheim mais se sont retirées dans la journée du 9 août. Lors de leur avancée, les troupes prussiennes se sont comportées de façon honorable, allant jusqu'à rassurer les habitants, payant, rubis sur l'ongle, leur nourriture et les chevaux.




11 août
Colmar, c'est la panique. Le maire de Colmar fit publier le 8 que les ennemis étaient à la porte de la ville et qu'il fallait les recevoir sans résister. Les trains ne circulent plus et les kiosques à journaux sont vides. On a vu un grand nombre de la population en charrettes entassées de malles fuir vers Kaysersberg en direction de l'intérieur du pays. À Mulhouse, même effet. Des colonnes circulent vers les vallées des Vosges. Les habitants, voyant les soi-disant riches les abandonner, les ont laissés passer avec grande peine. Leurs bagages ont été fouillés, même pillés. Ce n'est qu'avec l'intervention des forces de l'ordre qu'ils purent continuer leur route !

12 août
Les premiers détails des batailles sont distillés dans la presse : « Nos soldats ont fait des prodiges de valeur à la journée de Reichshoffen. Les Turcos, qui, à Wissembourg, avaient été merveilleux d'agilité et d'audace, ont été sublimes à Reichshoffen. Ils rampaient comme des reptiles jusqu'aux pieds des chevaux prussiens, et malgré le sabre et le fusil des cavaliers, annulés par cette course véritablement ventre à terre, ils désarçonnaient les cavaliers. Se transformant aussi en bête de proie – c'est le mot propre –, ils s'élançaient sur les pièces de canon ennemies et firent prisonniers les artilleurs ; mais, hélas ! ils ne pouvaient les garder. Les colonnes prussiennes étaient trop profondes et les enveloppaient ».

Bischwiller. On nous écrit le 10 août. Depuis quelques jours, impossible de recevoir et de donner des nouvelles. Le service de la poste est interrompu, le télégraphe coupé, le chemin de fer gardé par les Prussiens. Nous avons visité le champ de bataille de Frœschwiller. C'était horrible à voir ; on s'est battu sur une surface de 4 lieues au moins, et tout ce terrain est couvert de morts et de blessés. IL n'y a pas encore eu de bataille comme celle-ci dans les temps modernes. Les hommes ne tombaient plus ; ils étaient appuyés contre des monceaux de cadavres, et quand les balles les frappaient, ils restaient debout, morts. Tous les villages sont remplis de blessés. Bischwiller en a ses ambulances pleines. Nous demandons aujourd'hui au prince Charles de nous délivrer des laissez-passer pour chercher des marchandises et des civils en Allemagne.

Un jeune lancier du 2ᵉ régiment, un Alsacien, blessé et désarmé sur la route de Reichshoffen à Haguenau par quatre cavaliers prussiens et sommé par eux de se rendre, a répondu en allemand : « Me rendre ? Qu'est-ce que c'est que cela, se rendre ! Non ! Je ne connais pas ça, je ne connais que la mort ».
Et il a eu le bonheur de se sauver de leurs mains ! Ce jeune homme du 2ᵉ lanciers, dont je regrette de ne pas connaître le nom, mais que je nommerai plus tard si les renseignements qu'on m'a promis me parviennent, est maintenant à l'hôpital de Haguenau. Ces jeunes gens de la ville lui ont fait une ovation et ne le laissent manquer de rien. L'ennemi ne fait qu'un reproche à nos soldats, c'est celui d'avoir trop d'élan et de feu !

13 août
Alors qu'à Strasbourg on recense 300 blessés dans les hôpitaux et ambulances, à Bischwiller on en compte 500. 10 ambulances sont envoyées, et sont composées d'un professeur, de 4 aides et élèves chirurgiens, de 8 infirmiers et volontaires et de 3 à 4 religieuses ou aumôniers. Les professeurs que l'on reconnait avec un brassard hospitalier blanc avec une croix rouge sont BLUM, HIRTZ, JOESSEL, STRAUSS, BONIGET, KUHN, FELTZ, ARNOLD, GÉRY, MUNCH, LAUTH et E. BOECKEL. Le convoi est suivi de charrettes de vivres, du chocolat et de 900 kg de pain. Les ressources de la société hospitalière proviennent en grande partie de la maison mère ROTHSCHILD de Paris. Au dire des survivants, leur plus grande souffrance est celle de l'humiliation d'avoir été vaincus. Les médecins militaires WEILL et SARRAZIN de la division DUCROT en costumes d'officier et armés ont été faits prisonniers. À Strasbourg, la chasse aux espions prussiens bat son plein. Des officiers ennemis se seraient introduits dans la ville habillés en ouvriers.

Les officiers français prisonniers sont dirigés vers Aix-la-Chapelle, les soldats vers Rastadt, les Turcos vers Coblence où on les a obligés de défiler et humiliés, escortés par un bataillon bavarois. Le turco de tête s'est saisi d'un couteau et a tué l'officier allemand à côté de lui. Il a été fusillé.
À Koenigshoffen, vers 8 heures, quelques cavaliers se sont montrés le long du chemin de fer. Une dizaine de tirailleurs ont fait feu et tué 3 cavaliers du groupe. Le lendemain, les Badois ont répliqué, planqués derrière le cimetière Sainte-Hélène (Schiltigheim) et les murs du couvent Saint-Charles, et ont tiré sur les soldats occupés à abattre des arbres pour renforcer les fortifications. Les tirailleurs français ont répliqué du haut des remparts de la porte de Pierre et ont abattu et blessé une vingtaine de soldats. Des habitants ont emmené les blessés chez eux pour les soigner. Parmi eux, un lieutenant nommé Jean DICK, un soldat qui a laissé deux enfants et sa femme pour prendre le fusil, et un autre qui s'est engagé avec ses deux frères. Vers minuit est arrivée une ambulance badoise qui a emporté le lieutenant sur une citadine vers Schiltigheim, les soldats sur des brancards vers Souffelweyersheim et a abandonné un dernier blessé mourant. Au matin, 5 soldats badois et un habitant de Schiltigheim gisaient encore morts dans un fossé.
Le mort de Schiltigheim est le teinturier Jean LAMBS, 39 ans, époux de Marie ZEISSLOFF. Il est déclaré mort à 18 heures du soir dans les champs par une balle. Sa dépouille est récupérée par le garde-champêtre et le garde de nuit. Il avait un fils.



14 août

Général François Achille BAZAINE (1811-1888), surnommé « le traître de Metz »
Le commandant BAZAINE est nommé commandant en chef de l'armée du Rhin.


Le journal Elsässer Kurier du 21 novembre 1902 rapporta les dégâts et les premiers blessés du premier obus prussien tombé sur la capitale alsacienne : « Le premier citoyen blessé lors du siège de Strasbourg en 1870 a été conduit hier à sa dernière demeure. Pour bien des Strasbourgeois ayant vécu cette époque, cet épisode mémorable reste sans doute un souvenir encore vif. Le dimanche 14 août (jour de la fête de Napoléon), la nouvelle se répandit dans la ville assiégée qu'un obus prussien avait explosé dans la rue de Cronenbourg, blessant plusieurs personnes et détruisant par la même occasion le réverbère situé devant l'épicerie ZUGMEYER.
Les blessés étaient les trois membres de la famille du charron Jérôme URVILLER : le père, la mère ainsi que leur petite fille de deux ans reçurent tous de graves blessures dues aux éclats d'obus. Lors de la répartition des indemnités de guerre qui suivit la conclusion de la paix, URVILLER avait, pour des raisons inconnues, omis de faire valoir ses droits, de sorte que toute la famille se retrouva les mains vides. Mardi dernier, l'homme désormais âgé de 73 ans a rendu l'âme. Le défunt a travaillé pendant de longues années dans l'atelier de charronnage des ateliers ferroviaires de Bischheim. Avec lui disparaît un travailleur brave et modeste ».
Point sur les soldats décédés dans la semaine du 8 au 14 août à l'hôpital militaire de Strasbourg
- Antoine LEMMEL : 23 ans, originaire de Mommenheim, mort le 10 août, soldat au 15ᵉ régiment d'artillerie
- Mohamed Ben DJEBAR : né à Mascara (Oran), mort le 9 août, soldat au 2ᵉ régiment de tirailleurs algériens
- François Hippolyte SOULIER : né à Alby (Tarn), domicilié à Mirandol, mort le 9 août, soldat au 2ᵉ régiment de zouaves
- Claude BLANCHET : mort le 12 août, du 47ᵉ régiment de ligne, matricule 2927
- François BRISGAUD : né à Vieux (Haute-Savoie), 35 ans, mort le 13 août, sapeur au 17ᵉ bataillon de chasseurs à pied
- Pierre Joseph DELCOURT : 24 ans, mort le 14 août, clairon au 36ᵉ régiment d'infanterie de ligne, domicilié à Ascq (Nord).
- Jules Abel Marie LEROY : né à Guer (Morbihan), 48 ans, infirmier militaire, mort le 10 août, officier de la Légion d'honneur.

Combat route de Colmar en 1870, tableau d'Emile SCHWEIZER


Pour le 15 août, les autorités religieuses ont ordonné de dire après le Te Deum une prière « pour le soulagement de nos braves soldats blessés et pour le repos de l'âme de ceux qui ont glorieusement succombé devant l'ennemi ».
Les médias ne révèlent que peu d'informations concernant le bombardement massif de Strasbourg en cours. En sera-t-il différemment la semaine suivante ? La suite au prochain épisode…
Sources :
- Gallica
- Illustrations IA
Autres articles :
- La guerre de 1870 en Alsace : semaine du 17 au 23 juillet (partie 1)
- La guerre de 1870 en Alsace : semaine du 25 au 31 juillet (partie 2)
- La guerre de 1870 en Alsace : semaine du 1ᵉʳ au 7 août (partie 3)
- La guerre de 1870 en Alsace : semaine du 8 au 14 août (partie 4)
- La guerre de 1870 en Alsace : semaine du 15 au 21 août (partie 5)
- La guerre de 1870 en Alsace : semaine du 1er au 7 août (partie 3)
- La guerre de 1870 en Alsace : semaine du 25 au 31 juillet (partie 2)
- La guerre de 1870 en Alsace : semaine du 17 au 23 juillet (partie 1)
- Ambroise, le juge, les Autrichiens, le perroquet et Chambord
- Et du ciel, la foudre frappa !
- Les alsaciens-Lorrains dans la Légion étrangère
- Citations et proverbes misogynes en 1900
- La saga des Wingert, maîtres du transport à Barr
- La course automobile du 22 juillet 1900
- Elisabeth RINGEISEN, la faiseuse d'anges