Septembre 1870, la guerre se durcit. Strasbourg est sous le feu des bombes. C'est le Niederreinischer Kurier qui publie encore quelques nouvelles. La situation dans les autres grandes villes d'Alsace sera traitée dans la suite des articles dédiés. Mais ce sont les témoignages poignants de civils et militaires après la reddition de la ville qui peignent au mieux le vécu de la population et de ses défenseurs.

Maurice ENGELHARDT en 1870 (né en 1819 à Strasbourg, mort en 1891 à Paris), avocat et homme politique
Maurice ENGELHARDT est nommé Maire de la ville de Strasbourg et chargé par le Gouvernement d'aller porter aux vaillants strasbourgeois et à l'héroïque garnison les remerciements émus de la France, de la population de Paris et du gouvernement de la République. Nous ne traiterons que pour une paix durable ; ici notre intérêt est celui de l'Europe entière, et nous avons lieu d'espérer que, dégagée de toute préoccupation dynastique, la question se posera ainsi dans les chancelleries. Mais, fussions-nous seuls, nous ne faiblirions pas. Nous avons une armée résolue, des forts bien pourvus, une enceinte bien établie, mais surtout les poitrines de 500 000 combattants, décidés à tenir jusqu'au dernier.
Quand ils vont pieusement déposer des couronnes au pied de la statue de Strasbourg, ils n'obéissent pas seulement à un sentiment d'admiration enthousiaste ; ils prennent leur héroïque mot d'ordre, ils jurent d'être dignes de leurs frères d'Alsace et de mourir comme eux. Après les forts, les remparts, après les remparts, les barricades. Paris peut tenir trois mois et vaincre ; s'il succombait, la France, debout à son appel, le vengerait ; elle continuerait la lutte et l'agresseur y périrait. Voilà, Monsieur, ce que l'Europe doit savoir. Nous n'avons pas accepté le pouvoir dans un autre but ; nous ne le conserverions pas une minute si nous ne trouvions pas la population de Paris et la France entière décidées à partager nos résolutions.

Jules ZELLER (né le 23 avril 1819 à Paris, mort le 25 juillet 1900 à Paris), professeur d'histoire
Jules ZELLER, nommé récemment recteur de l'Académie de Strasbourg, vient d'adresser la lettre suivante à M. le ministre de l'instruction publique :
Paris, le 31 août 1870
Monsieur le ministre, l'incendie de la bibliothèque de Strasbourg, l'une des plus précieuses et des plus utiles de l'Europe, par la rareté et par le nombre de ses volumes, paraît être un fait accompli. La France reconstruira la ville de Strasbourg. J'ai l'honneur, monsieur le ministre, de vous me prier de me mettre à même de pourvoir le plus tôt possible à la recomposition de sa bibliothèque. Une ville qui possède cinq facultés, des savants illustres, des étudiants nombreux, ne saurait rester sans bibliothèque dès qu'elle sera rentrée dans le calme.
Je prends donc la liberté, monsieur le ministre, de vous demander les pouvoirs et les moyens nécessaires pour solliciter, sous votre autorité, l'aide, le concours et les sacrifices patriotiques :
- Des riches dépôts de l'instruction publique, des lettres et des arts, de la guerre et de l'intérieur ;
- Des bibliothèques publiques de Paris et de la province qui voudraient disposer de leurs exemplaires en double ;
- Des sommités de la science et des lettres en ce qui concerne les exemplaires de leurs propres ouvrages ou les livres de leurs bibliothèques dont ils pourraient se défaire ;
- De la librairie française tout entière, et des souscriptions de tous ceux qui s'intéressent aux malheurs et à l'héroïsme d'une ville si haut placée dans l'estime et les sympathies de l'Europe civilisée.
Ne serait-il pas possible, monsieur le ministre, de solliciter également, à cet effet, le concours généreux des bibliothèques et des écrivains des nations amies qui voudraient panser aussi les blessures de la science française ? Ce serait peut-être, en ce qui concerne l'instruction publique, la meilleure réponse à faire à cette Allemagne qui découvre aux yeux de tous sa barbarie véritable en ne se montrant si savante que pour détruire. Je suis à votre disposition, monsieur le ministre, pour le seul service que je puisse encore rendre à l'Académie, et je vous prie de vouloir bien agréer l'expression des sentiments les plus dévoués de votre humble serviteur,
T. (Tout dévoué) ZELLER, Recteur de l'Académie de Strasbourg.

Le Général ULRICH défend Strasbourg pendant un mois contre des forces relativement plus considérables que celles qui nous menacent, et nous ne pourrions nous défendre aussi énergiquement. Comment ! ULRICH, cerné, résiste, et nous, avec nos communications ouvertes (l'investissement étant impossible) et en cernant l'ennemi, nous céderions lâchement ? Nous sommes Français et nous voulons montrer que nous sommes dignes de l'être. Ambitieuse et de mauvaise foi, l'Allemagne, ou plutôt la Prusse, a abusé de sa force pour s'emparer d'une partie du Danemark ; foulant aux pieds les traités qu'elle avait signés, elle a absorbé peu à peu d'autres petits États ; aujourd'hui, elle s'applique avec préméditation à prussifier la Lorraine et l'Alsace. Dans son insatiable avidité, peut-être rêve-t-elle déjà l'annexion de nouvelles provinces ou de quelques petits États neutres ?
Les rues qui ont le plus souffert sont :
- La rue de la Nuée-Bleue, de la Mésange, des Hallebardes, du faubourg National, du faubourg de Pierre, du faubourg de Saverne, toute la Krutenau, le marais Kageneck, ...
- L'Ile Jars (propriété du professeur SCHUTZENBERGER) a été brûlée
- La maison Edel BUCHEL est brûlée. Il en est de même de celle de M Edouard EHRMANN, rue des Récollets
- Par contre, les quartiers Sainte-Elisabeth, Saint-Thomas, Saint-Nicolas, n'ont presque pas souffert
Aux Diaconesses, les malades ont pu rester dans leurs lits. Les habitants de la ville passent leurs journées au rez-de-chaussée de leurs maisons, barricadent les fenêtres avec des matelas : des baquets pleins d'eau sont placés dans les rues et aux divers étages des habitations ; on a pu, fréquemment et grâce à ces précautions, éteindre des bombes. Les nuits sont plus pénibles ; on se réunit dans les caves les plus vastes ; mais au milieu de cette population épouvantée, des cris des femmes, des pleurs des enfants, tout repos est impossible. La population est d'une persévérance admirable.
La situation de Strasbourg, l'héroïque cité, s'aggrave de jour en jour. Le brave Général UHRICH mande au ministre de la guerre, par Sélestat, le 15 septembre : « Situation empirée, bombardement sans trêve, artillerie foudroyante. Je tiendrai jusqu'au bout. Comment pourrai-je passer le Rhin sans pont, sans bateau ? Abandonnez cette idée impraticable. Sortie honorable ce matin, mais chère, et sans résultat autre que le respect imposé à l'ennemi ».

Trois membres du comité alsacien, M. SCHEOLCHER, Président, M. DREYFUS, trésorier, et M. SEINGUERLET précédaient la colonne. Sur tout son passage, un accueil chaleureux a été fait aux francs-tireurs alsaciens, qui me chantaient alternativement des chants patriotiques français et des chants populaires alsaciens la colonne s'est dirigée par les boulevards, vers la place de la Concorde, afin de défiler devant la statue de Strasbourg. On chantait entre autres :
Oh Strasbourg, oh Strasbourg, oh admirable ville !
Oh Strassburg, oh Strassburg, Oh Wunderschöne Stadt !

Eugène SEINGUERLET (Strasbourg, 13 avril 1827 - Paris, 11 juillet 1887). Son père Louis est originaire de BARR et né le 18 janvier 1796. Son grand-père, Joseph était aussi boulanger à Barr et sa mère, Marie Joseph Michèle Amélie GÜNTZ, originaire d'Obernai. Son père, François Joseph, était notaire à Obernai. Eugène a fondé la Revue Alsacienne

Déclaration de naissance du 13 avril 1827 au 2 marché aux Herbes de Louis Eugène, père Louis SEINGUERLET, huissier et de Marie Eugénie Michèle Amélie GÜNTZ
Arrivé au pied de la statue, M. SCHLOELCHER a adressé au détachement une allocution d'adieu. Il a présenté de nouveau le commandant aux hommes du détachement. Il leur a rappelé que leur chef avait les qualités qui distinguent les braves, la douceur et la fermeté du caractère, qu'ils lui devaient une obéissance absolue, car la discipline est le gage de la victoire, « et vous voulez vaincre, n'est-il pas vrai, citoyens ? » s'est écrié le président. « Vive la République ! Vive Strasbourg ! Vive l'Alsace ! » ont répondu les volontaires. Un autre membre du comité, M. SEINGUERLET, a ajouté encore quelques mots dans le patois allemand du pays. Après avoir rappelé l'héroïsme des volontaires alsaciens de 93, qui reprirent les fameuses lignes de Wissembourg, il a terminé par ces mots : « Comme vos pères l'ont fait, vous apprendrez de nouveau au monde que les Alsaciens, tout en parlant allemand, se battent en bons Français ». Un cri de Vive la France ! a retenti sur toute la ligne. Puis sur un ordre du commandant, le détachement s'est ébranlé et s'est dirigé vers la gare d'embarquement en chantant : « Oh Strassburg, oh Strassburg, oh Wundershöne Stadt ! ».

Victor SCHOELCHER (Paris le 12 juillet 1904, Houilles le 25 décembre 1893). Son père est originaire de Fessenheim. Victor SCHOELCHER est connu pour sa vive participation à l'abolition de l'esclavage
Des nouvelles du front
Strasbourg, le 16 septembre. « La canonnade a été formidable pendant les deux derniers jours et les deux dernières nuits, et hier soir surtout nos grosses pièces de rempart répondaient avec un tapage étourdissant au feu de l'ennemi. Les maisons tremblaient à chaque coup de canon et le son se prolongeait dans les airs comme un long roulement de tonnerre. Le bombardement continue avec l'intensité des derniers jours, et les quartiers les plus rapprochés des portes de la ville sont toujours très éprouvés. Le quai des Pêcheurs, qui n'avait reçu dans les commencements que de légères atteintes, souffre beaucoup depuis une semaine environ. La maison Krœly, située près de la porte des Pêcheurs, a été incendiée ; le feu a pris dans la maison Kaps, dont le rez-de-chaussée est occupé par un débit de tabac ; mais là, comme dans presque toute la ville, la population fait bonne garde et le sinistre a été étouffé à sa naissance ».
A Mundolsheim, « La lunette 53 a été prise aujourd'hui par la landwehr, à la suite d'une attaque vigoureuse. À 5 heures, le feu très vif de l'ennemi a été réduit au silence ».
Bâle, le 30 septembre. Le Général UHRICH, qui commandait la place de Strasbourg, est arrivé hier avec 45 officiers, par le train de sept heures. La reddition de Strasbourg a eu lieu le 28 septembre. Les prisonniers de guerre sont envoyés à Rastadt. Trois batteries prussiennes ont pris position sur la place Kléber. Le quartier général des prussiens est transporté à Strasbourg.
Témoignages des derniers jours français de Strasbourg avant la reddition le 28 septembre 1870
Témoignage d'un jeune officier. « Les fortifications de Strasbourg n'avaient pas de casemates ! Le service de la défense a été fait complètement à découvert. Le 25 août, un obus tomba sur notre maison, place Kléber, traversa une grande cuve que j'avais fait placer, remplie d'eau, sur le grenier supérieur, troua le plancher et alla éclater dans une mansarde remplie de linge auquel il mit le feu. Mais au même moment, l'eau de la cuve se déversa dans la mansarde, par le trou fait par l'obus, et éteignit le feu. Le 26, deux obus pénétrèrent dans la maison et y causèrent de grands dégâts.
La nuit du 25 au 26 fut encore plus terrible que la veille ; la canonnade n'était plus qu'un immense roulement de tonnerre, et de tous les côtés incendies continuels. Vers minuit, au milieu des détonations, on entendit tout d'un coup un cri lugubre retentir du haut de la cathédrale : Le feu est à la cathédrale ! Ce cri se répéta deux fois avec une intonation que jamais je n'oublierai ; on eût dit que le gardien de la tour exhalait son dernier soupir en le poussant. Je sortis un instant dans la rue pour voir l'incendie ; c'était horrible et sublime ; toute la toiture était en feu, depuis la tour jusqu'au télégraphe ; les flammes arrivaient à la hauteur de la plate-forme, et on les voyait quelquefois monter tout le long de la tour, cherchant s'il n'y avait pas là aussi quelque chose à dévorer ; et pendant que tout brûlait, des centaines d'obus venaient éclater, soit sur la cathédrale, soit à l'intérieur, avec des bruits et des échos dont on ne peut se faire une idée.
La maison OHLMANN, sur la place de la Cathédrale, et celle à côté, brûlaient en même temps ; on ne put rien éteindre, et il fallut attendre que le feu cessât faute d'aliments. La cathédrale est affreusement mutilée ; des centaines de clochetons, de statues, de colonnes, de pierres, gisent à l'entour sur la place ; à l'intérieur, l'orgue et la chaire sont brûlées, et l'on voit à certains endroits le ciel à travers la voûte ; l'horloge a beaucoup souffert et ne va plus ; les vitraux sont en grande partie détruits. Le lendemain, en sortant de ma cave, je me sentis pris d'un désespoir inouï ; je me jetai sur une chaise, et pendant deux heures, je sanglotai tout haut.
Depuis quinze jours on mangeait du cheval. Tous les chevaux d'un escadron d'artillerie y ont passé. Il restait cependant, au moment de la capitulation, une quinzaine de vaches. On les conservait précieusement pour leur lait, indispensable aux malades et à de nombreux nouveaux-nés dont les mères, sous la secousse de tant d'épouvantes et de misères, avaient vu tarir leur sein ».

« Plus de quatre cent mille projectiles explosibles ont été lancés sur cette ville infortunée pendant quarante-trois jours de bombardement. Des fusées incendiaires ouvraient le feu sur un massif de maisons. Une fois l'incendie allumé, les batteries faisaient converger un déluge de projectiles pour empêcher les secours d'y être portés. Les quartiers ont été ainsi détruits l'un après l'autre, méthodiquement et avec une précision inouïe. Des édifices appartenant à des Allemands - plusieurs grands hôtels par exemple - ont été épargnés au milieu de zones entièrement ravagées.
La citadelle n'est qu'un monceau de ruines. Elle a subi le feu ininterrompu d'une batterie de pièces de 24 et 27 rayées, mises en position à Kehl, de l'autre côté du Rhin. Ces batteries étaient cuirassées d'acier et absolument invulnérables aux pièces de remparts ordinaires. Une brèche immense était ouverte dans le rempart, prête à donner passage à une colonne d'assaut compacte contre laquelle la faible garnison de Strasbourg n'eût pu opposer une résistance soutenue.
Le Général prussien WERDER avait annoncé que l'assaut était imminent et qu'il le ferait précéder d'un bombardement à outrance, d'une destruction totale de la ville. Devant cette effroyable menace, qu'on savait trop bien devoir être suivie d'effet, la voix de l'humanité prévalut dans le conseil de la défense. On arbora le drapeau blanc ».

« Le jeune officier de qui nous tenons ces détails vit le drapeau blanc arboré sur la poudrière. Il avait été promu lieutenant la veille, prenant la place d'un de ses camarades frappé à mort d'une balle ennemie. Il s'attendait à une défense sans merci et comptait s'ensevelir avec ses hommes sous les débris du bastion plutôt que de se rendre. Il cru d'abord que ce drapeau signifiait une demande d'armistice. Un billet de son colonel le détrompa. Ce billet n'osait pas annoncer la capitulation en termes formels. Il y a de ces humiliations que la plume d'un soldat ne peut se résoudre à écrire en toutes lettres : « Lieutenant, disait le colonel, notre camarade » mort hier est heureux ! il n'aura pas subi la honte ! « Déchirez le drapeau du régiment et partagez en les morceaux entre vous et vos hommes. Brûlez la hampe. Et quant à l'aigle, vous » rouvrirez la tombe de votre brave camarade et » vous l'y ensevelirez près de lui ».
Dans deux heures vous vous trouverez avec vos hommes sur l'esplanade. « Les ordres du colonel furent exécutés. Le drapeau du 21e, partagé en dix-huit morceaux, a été sauvé de l'ennemi. L'officier nous a fait voir son lot de cette relique sacrée. Il l'avait cousue sous le plastron de sa tunique. L'effectif des troupes régulières que les Prussiens ont faites prisonnières à Strasbourg ne dépasse pas quatre mille. Dans le chiffre de 17 000 prisonniers militaires qu'ils ont annoncé, ils ont fait entrer les gardes nationaux mobiles (il y en avait peu, la plupart ayant été incorporés dans l'armée), les gardes nationaux sédentaires, les gendarmes, les douaniers et jusqu'aux élèves de l'école militaire de santé.
Les officiers ont été mis en liberté sur parole avec armes et bagages contre engagement de ne pas servir de trois mois contre les armées allemandes, les sous-officiers et soldats ont été dirigés sur la forteresse de Rastadt. Le lendemain, tous ces incendies continuèrent ; on laissait brûler les maisons atteintes ; il était inutile d'essayer de les sauver ; il fallait autant que possible préserver les maisons voisines. J'ai passé la journée à porter de l'eau et à travailler aux pompes pour essayer de sauver la maison Oppenheim, rue de la Mésange. Cet incendie fut arrêté à temps, heureusement pour les maisons voisines ».

15 septembre 1870 au matin
Témoignage d'une habitante

Madame R... m'informe à l'instant qu'elle partira demain matin, à huit heures, par le convoi d'émigrants qui a obtenu la permission de quitter Strasbourg, grâce à la généreuse intervention des Suisses. Je n'ai que le temps d'ajouter quelques lignes à cette lettre. Depuis trois semaines, les journées se ressemblent toutes :
- chaque jour des bombes, des obus, des fusées incendiaires nous sont prodigués avec une désespérante persévérance ;
- des incendies toujours ; le tribunal, la maison Duperreux celle qui fait le coin de la rue de la Nuée-Bleue et du quai, et une vingtaine d'autres à la suite sont brûlées ;
- dans le faubourg de Pierre, une trentaine de maisons brûlées ;
- faubourg de Saverne, autant ;
- faubourg National, 150 à 200 maisons brûlées ;
- l'église Sainte-Aurélie, la caserne de la Finkmatt, celle de Saint-Nicolas, le théâtre brûlés.
On ne peut plus passer sur le Breuil depuis quinze jours. Les obus y pleuvaient littéralement. Une grande partie des arbres et des candélabres ont été renversés. La mairie a reçu au moins une centaine d'obus ; elle est percée à jour ; il n'y a plus un seul carreau, plus de fenêtres ; les deux cafés à côté sont également criblés ; il n'y a plus ni tuiles, ni cheminées, ni fenêtres. Hier, au moment où je passais, rue de la Mésange, un obus a enlevé la moitié de la toiture des Villes-suisses. Tout n'est que ruines et décombres. La rue du Dôme, la rue Brûlée, celles des Charpentiers, des Juifs, des Hallebardes, des Orfèvres, la place de la Cathédrale sont couvertes de débris à 50 centimètres de hauteur, débris de toitures, de volets, de chéneaux, de tuiles, de briques, de carreaux, de fer. Tout cela fait un affreux chaos dans les rues.

On tire continuellement ; en ce moment encore, on entend un coup de canon par seconde, et cela continue ainsi toute la nuit. Ajoute à cela le sifflement des obus et des bombes, les affreuses détonations de ces projectiles ; quand ils éclatent, le bruissement des éclats et de la mitraille dont ils sont chargés et qui va encore à 500 mètres de là percer des cloisons et des volets, et tu auras une idée des horreurs du séjour de Strasbourg en ce moment.
Avant-hier on a eu enfin quelques nouvelles du dehors par les Suisses qui sont arrivés ; aujourd'hui on a publié dans le Courrier du Bas-Rhin des extraits du Journal des Débats du 8 septembre ; on s'est empressé de proclamer la République, de nommer une commission municipale, et d'accepter la démission que M. le préfet est venu offrir. Que fera-t-on maintenant ? Traitera-t-on, ou bien continuera-t-on la guerre ? C'est la question qui préoccupe chacun, quelque prêt que l'on soit pour la prolongation de la lutte.
Tous les magasins sont fermés on ne travaille plus nulle part. Plus de marchés ; cependant les approvisionnements, sauf en pommes de terre et en légumes frais, ne font pas défaut. Toutes les nuits, nous les passons dans la cave ; depuis trois semaines, je ne me suis pas déshabillé la nuit, et il me semble que le plus grand bonheur dont on puisse jouir, c'est de pouvoir se coucher dans un lit et de dormir tranquillement sans obus ni incendies ; c'est horrible une existence pareille ! on ne vit plus au milieu de ces continuelles détonations. L'on ne peut faire cinquante pas dans la rue sans se cacher cinq ou six fois dans des embrasures de portes pour laisser passer les projectiles.
Les éclats de bombes font d'horribles blessures, coupent bras et jambes et lancent quelquefois les membres à vingt pas de vous. On compte jusqu'à présent une centaine de morts parmi la population civile et cinq ou six fois autant de blessés ; j'ai ramassé hier un petit obus, tombé devant ma porte sans éclater ; je le ferai décharger et le conserverai comme un souvenir. C'est un des plus petits ; il ne pèse guère que 24 livres.

Toute la journée on tire sur la cathédrale, qui est fortement endommagée. Les Prussiens tirent avec une précision remarquable ; quatre obus, partis de Schiltigheim, ont frappé en plein la couronne de la cathédrale, où ils ont éclaté et ont enlevé presque tous les ornements sculptés ; encore deux ou trois atteintes pareilles et la couronne tombera. Les quatre tourelles sont ravagées, les escaliers à peu près démolis, la rampe de la plate-forme n'existe plus qu'en partie, l'un des quatre cavaliers qui surmontent le portail, Charlemagne, je crois, a reçu dans ses bras un tronçon de colonne d'environ deux à trois mètres de long, qu'il tient comme un sceptre. On ne peut guère s'arrêter sur la place de la Cathédrale, où il tombe continuellement des pierres. L'aspect du monument est navrant.
Une bombe, tombée près du quartier des Pontonniers, et qui n'a pas éclaté, pèse 150 livres. Un obus pèse ordinairement 60 livres et est rempli de picrate de potasse, de morceaux de fer, et quelquefois de pétrole, de soufre, et de balles au nombre de 470 par obus. Les Prussiens ont une batterie au cimetière, hors la porte de Pierre, et ils nous envoient des projectiles pris sur le cimetière même, des morceaux de croix en fer et en marbre, des pavés, des clous ; un jour il nous est arrivé une main en fer, arrachée d'un monument qui surmonte une tombe.
Il ne sert de rien de descendre le mobilier dans les caves ; la plupart des maisons incendiées se sont écroulées sur les caves, et tout ce qui s'y trouvait a été brûlé. Les maisons atteintes qui n'ont pas été détruites par le feu sont presque toutes affreusement endommagées ; toutes les fenêtres en sont brisées, les toitures en sont effondrées ; l'eau entre par les plafonds, et il est impossible de trouver, à quelque prix que ce soit, des ouvriers maçons pour faire même les travaux les plus urgents. Dans notre maison, tout le monde couche dans les caves ; aucune porte n'est plus fermée ; tous les logements sont ouverts, car il faut pouvoir y pénétrer dès qu'une bombe y éclate...
J'ai assisté, il y a quelques jours, à une séance du conseil de guerre, qui avait mission de juger deux engagés volontaires, prévenus d'insubordination pour avoir essayé d'entraîner leurs compagnies à une sortie malgré la défense des chefs ; le conseil se réunit à la Fonderie, au moment où le théâtre commençait à brûler ; nous étions là, dans une salle du rez-de-chaussée, au milieu d'une grêle d'obus ; ils tombaient d'instants en instants, soit sur le théâtre, soit sur le Broglie, soit dans la cour de la Fonderie. L'un d'eux est tombé dans un corridor de la salle où se trouvait le conseil de guerre et a brisé tous les carreaux ; trois autres sont tombés dans la cour ; c'était un bruit affreux, et plus d'une fois l'avocat dut s'arrêter dans sa plaidoirie parce que les détonations étouffaient sa voix.

15 septembre 1870 dans la nuit
Je ne puis écrire davantage aujourd'hui, je suis si fatigué que mes yeux tombent de sommeil ; depuis un mois on ne dort plus ; on est assoupi. Il est deux heures et demie du matin et continuellement les détonations vous font sauter sur votre chaise. Un obus a éclaté tout à l'heure dans la rue des Juifs et a fait trembler toute la maison. Nous en sommes tous criblés ici. Le café Bauer, la maison Hugler, la maison Heidenreich n'ont plus une seule tuile, ni une seule cheminée. Dans les murs des façades, il y a des trous à y entrer à cheval. On tire en ce moment que c'est affreux ; tu ne te fais pas d'idée de ces horribles détonations et du sifflement des éclats d'obus.

15 septembre 1870 à 6h du matin
Je rouvre encore ma lettre ; j'ai dormi quelques heures, malgré le bruit infernal qui n'a pas cessé une seconde. Les coups de canon se suivent sans cesse. Les officiers d'artillerie disent qu'on nous a déjà envoyé plus de 400 000 projectiles, sans compter les coups de fusil qui, au milieu de la nuit, quand la fusillade est forte, produisent, par le sifflement des balles, le bruit lointain d'une grande meute en pleine chasse. Adieu ! Dès que notre sort sera décidé, je vous rejoindrai, à pied, en voiture, n'importe ; il me tarde de sortir de cet enfer ; mais je ne partirai que lorsqu'il n'y aura plus ni boulets, ni incendies à craindre.

Nous empruntons au Salut public de Lyon, les lignes qui suivent sur la capitulation de Strasbourg. Des officiers de l'héroïque garnison de Strasbourg, qui ont été mis en liberté sur parole et sont rentrés en France par la Suisse, sont passés hier par notre ville. M. le Général d'artillerie BARRAL, qui, au prix de mille dangers et par un prodige de ruse et d'audace, avait pu pénétrer dans la ville assiégée après son investissement, et qui, par la direction active et habile qu'il sut imprimer à la résistance, a pu la prolonger jusqu'au 28 en faisant l'admiration des ennemis décimés par son feu, s'est arrêté à notre gare de Perrache une partie de la nuit d'avant-hier. Il venait de Genève et se rendait à Grenoble dans sa famille.
Sombre, morne, désespéré, il était presque terrible à voir. Il n'a, pour ainsi dire, pas desserré les lèvres. On a pu seulement recueillir de lui ce cri de douloureux reproche à la France : Un peu attaché son nom à la défense de Strasbourg, et, quelques heures après, la foule remplissait la vaste cour de l'Archevêché où le héros a trouvé l'hospitalité. Cette foule, hommes et femmes, animée de sentiments généreux et toute frémissante d'une noble impatience, a poussé des cris d'enthousiasme à la vue du Général UHRICH debout sur le grand perron du palais, et entouré des membres du gouvernement. Le digne archevêque de Tours, debout à une fenêtre, assistait, non sans émotion, à ce touchant spectacle. M. le maire de Tours a adressé au défenseur de Strasbourg quelques paroles d'une bonne et noble inspiration. Le général a répondu au discours de M. GOUIN en termes fréquemment interrompus par les assistants.
Après une sorte d'entracte où le Général UHRICH, petit de taille et grand de cœur, s'était mêlé dans les rangs épais de ceux qui l'acclamaient, nous avons eu une scène du plus vif, du plus patriotique intérêt. Tout ce peuple avait besoin de mieux voir l'illustre général et d'entendre encore des paroles en harmonie avec les sentiments qui débordaient dans les âmes. Tout à coup le Général UHRICH a paru à l'une des fenêtres du palais, à côté de l'archevêque de Tours qui, par un geste gracieux, le présentait à la foule. Il a été salué par les cris de : « Vive Uhrich ! Vive l'Alsace ! Vive la France ! ».

Le Général, plus ému devant ces acclamations qu'il ne l'était sous les bombes et les obus des Prussiens, a trouvé des mots heureux pour parler de l'Alsace et pour remercier. « Vous acclamez en moi la pauvre Alsace, disait-il, cette terre héroïque qui est si française, qui veut rester française, et qu'on ne parviendra pas à nous ravir. Ce jour restera le plus beau jour de ma carrière déjà longue, et le souvenir de votre réception me suivra jusqu'au tombeau ».
Il n'y a pas de tombeau pour un héros comme UHRICH, s'est alors écrié M. le garde des sceaux en posant son bras sur les épaules du Général UHRICH, il ne mourra pas, son nom vivra toujours uni à celui de Strasbourg et M. CREMIEUX dans une improvisation éloquente, habile et mesurée, a successivement loué le héros de Strasbourg, la vaillance de nos troupes tombées si glorieusement à Reischoffen et à Wissembourg, et l'énergie de notre pays, qui n'acceptera jamais rien d'humiliant. Il a parlé de la nécessité de l'accord de toutes les opinions, de la nécessité de se donner tout entier à la patrie, de s'entendre et de s'unir, quelles que soient les prédilections intimes et les affections. Son langage a été honnête, touchant et français. La foule s'est retirée après avoir renouvelé ses hommages chaleureux en l'honneur du défenseur de Strasbourg, et répété ses cris d'amour envers la France ; nous avons entendu des acclamations qui s'adressaient à l'éminent archevêque dont toutes les pensées profitent au bien, et dont le cœur est constamment occupé des choses de Dieu et des maux de la patrie.
A suivre ...
Sources :
- Gallica
- Illustrations manquantes par IA
Autres articles sur la guerre de 1870 en Alsace :
- Semaine du 18 au 24 juillet (partie 1)
- Semaine du 25 au 31 juillet (partie 2)
- Semaine du 1ᵉʳ au 7 août (partie 3)
- Semaine du 8 au 14 août (partie 4)
- Semaine du 15 au 21 août (partie 5)
- Semaine du 22 au 28 août (partie 6)
- Semaine du 29 août au 5 septembre (partie 7)
- Septembre et la capitulation bouleversantes de Strasbourg (partie 8, 1/2)
- Septembre et la capitulation bouleversantes de Strasbourg (partie 9, 2/2)
- La guerre à Neuf Brisach (partie 10)
- La guerre à Mulhouse, Guebwiller et Thann (partie 11)
- La guerre à Colmar, Ribeauvillé et Riquewihr (partie 12)
- La guerre à Barr, Obernai, Benfeld, Erstein, Andlau, Molsheim et Schirmeck (partie 13)