Juillet 1870 : la guerre franco-prussienne a débuté en Alsace. Alors que les premières batailles font rage dans le Nord, les villes de Mulhouse et environs sont également en alerte. Suivons les nouvelles de ces régions durant les mois de juillet à novembre 1870 relatées dans le journal Le Courrier des Vosges et le Niederreinischer Kurier.
Tout a débuté par la grève des usines de tissage

10 juillet
Mulhouse, le 10 juillet. Les revendications … suivies même par les ramoneurs. « La grève ne semble pas devoir se terminer de sitôt et l'on dit aujourd'hui qu'elle doit s'étendre demain à tous les ouvriers de la ville. Deux nouveaux escadrons de cuirassiers sont arrivés cette nuit, et la ville, spectacle rare pour elle, est sillonnée de soldats. Quand les troupes sont arrivées dans la nuit de vendredi, elles ont campé en plein air, et hier encore l'infanterie bivouaquait dans les rues. Une légère averse est tombée vers midi et on installa alors les soldats du 45ᵉ de ligne dans la Halle-Couverte, très vaste et très commode. Cette halle est transformée en une espèce de camp. Les bouchers, qui y avaient installé leurs étaux, ont dû déloger, et ce matin ils débitaient les viandes dans la rue, devant la halle. Tout autour du bâtiment brûlaient les feux sur lesquels les bidons se chauffaient ; les soldats sont en tenue de campagne, le sac au dos ; les officiers en képi et les gibecières en bandoulière : un peu de paille leur sert de lit. La musique du 45ᵉ est arrivée aussi, mais elle ne s'est pas fait entendre encore.
Les ouvriers ont eu une réunion, aujourd'hui, près de la Doller ; ils maintiennent le programme de leurs prétentions. Au nombre de plus de 2000, ils ont adopté à l'unanimité les propositions suivantes : La journée du travail est fixée à 10 heures ; abolition des amendes ; renonciation de 8 jours, sans exception de jours ; la journée d'un homme de peine fixée ; abolition du paiement de l'éclairage ; accidents à la charge de ceux qui emploient les ouvriers ; un ouvrier ne doit conduire qu'une machine, et 25 c. par heure d'augmentation ».
Triste épisode de cette grève. Jeudi, un maçon, qui voulait continuer son travail, a été frappé de trois coups de couteau par deux de ses camarades, qui ont été arrêtés et qui ont comparu, dès hier, en police correctionnelle. Ils ont été condamnés à 8 mois de prison. Les blessures de la victime sont assez graves. D'autres arrestations ont été opérées d'individus qui ont entravé la liberté du travail, menacé les ouvriers, brisé les clôtures. Hier soir, les ouvriers se sont rendus dans les maisons qui les occupent pour toucher la paie de la quinzaine. Aucun désordre n'a eu lieu à ce sujet ; mais on ne sait trop ce qu'on doit augurer du calme qui régnait hier et ce matin.

Les choses les moins gaies peuvent avoir un côté comique, et cette grève a eu le sien. Les ramoneurs de la ville ont voulu être grévistes un jour et, jeudi, ils se sont installés dans des fiacres sur lesquels ils avaient arboré un drapeau noir et ont ainsi traversé les rues de Mulhouse. On vit ici dans une espèce de fièvre d'expectative ; car il n'y a pas de solution jusqu'à présent.

13 juillet
Guebwiller. On nous écrit, le 13 juillet : « Dans la matinée d’hier, les ouvriers de la rubannerie de soie de M. DEBARY ont quitté la manufacture ; ils furent bientôt rejoints par ceux de la fabrique Straszewitz, et vers 11 heures, ceux de la fabrique Schlumberger, qui avaient repris le travail, se mirent de nouveau en grève. Enfin, à un moment donné et avant midi, tous les ouvriers de la ville de Guebwiller, de Bühl et Lautenbach avaient quitté les ateliers. Dans l’après-midi, des ouvriers et des ouvrières de la vallée arrivèrent en ville, chaussés de sabots, et se joignirent aux grévistes de Guebwiller. On apprit aussi que les ouvriers rubaniers de Soultz, au nombre de 500, avaient quitté leur travail et se promenaient dans les rues. Un petit nombre d’ouvriers d’Issenheim avaient également suivi cet exemple. En ce qui concerne ces derniers, l’ordre n’a pas été troublé, leurs patrons ayant adhéré à leur réclamation, qui consistait en une diminution d’une heure de travail et à une augmentation de 10 p. 100 sur leur salaire.

À Guebwiller même, quelques troubles, qui menaçaient de devenir sérieux, ont eu lieu vers le soir. Des chefs d’ateliers et des contre-maîtres furent menacés. On en référa par télégramme à M. le Préfet, au général, au procureur général et au commandant de gendarmerie, qui se trouvent toujours à Mulhouse, et, à 9 heures du soir, les 1ᵉʳ et 3ᵉ escadrons du 9ᵉ cuirassiers, envoyés de Mulhouse, sous les ordres du commandant BAILLAU, sont arrivés dans notre ville. En même temps arrivaient plusieurs brigades de gendarmerie à cheval, commandées par le capitaine BOURRILLOT. M. le procureur impérial de Colmar, averti des événements de la soirée, arrivait par le train direct à Guebwiller, où se trouvait déjà M. le secrétaire général de la préfecture. Ce matin est arrivé également M. le juge d’instruction. On va procéder à une information judiciaire ; car ici, comme dans d’autres centres industriels du Haut-Rhin, on attribue la grève à des meneurs du dehors.
P.S. : À l’instant même, j’apprends qu’à Bitschwiller, Thann, Vieux-Thann et Cernay, environ 3000 ouvriers fileurs, tisseurs et constructeurs viennent de se mettre en grève. L’ordre n’a, du reste, pas été troublé au moment où je vous écris ».
Vers midi, une bande de 250 femmes s’est dirigée sur Issenheim et a forcé les ouvriers de deux tissages à quitter les ateliers. Un peloton de cuirassiers a été mandé à la hâte. M. le secrétaire général de la préfecture et M. le capitaine de gendarmerie se sont rendus également à Issenheim pour encourager les tisseurs, au nombre d'environ 800, à rentrer dans leurs ateliers.

Deux ouvriers de la fabrique de Bühl, les nommés MAURER et FISCHER, prévenus de trouble au travail, de menace et de violences à l’occasion de la grève, ont été arrêtés en vertu de mandats d’amener et écroués ce matin dans les prisons de Colmar. Aujourd’hui une centaine d’ouvriers seulement, employés dans la manufacture de MM. BOUCART, sont rentrés dans les ateliers. Toutes les autres fabriques sont fermées, et la grève continue à être générale.
Les cuirassiers font des patrouilles toutes les heures dans les rues de la ville ; on dit ici que le détachement de cuirassiers doit être relevé par les 2ᵉ et 3ᵉ escadrons du 6ᵉ lanciers, en garnison à Neuf-Brisach, qui seraient déjà arrivés à Colmar, où ils sont casernés au quartier de cavalerie en attendant un nouvel ordre pour venir à Guebwiller y remplacer les deux escadrons de cuirassiers qui seraient envoyés à Thann et autres centres industriels.

14 juillet
Mulhouse. On nous écrit, le 14 juillet, 11 heures du soir : « Journée paisible et calme. Les groupes deviennent plus rares dans les rues, et l’on voit de nouveau de longues files d’ouvriers traverser la ville, non plus pour se promener et chanter, mais rentrant du travail. À la fonderie André KOECHLIN, quelques ateliers avaient déjà fonctionné hier, et aujourd’hui près de quinze cents ouvriers étaient à la besogne dans cette grande maison industrielle. Les ateliers de MM. DOLLFUS-MIEG, ceux de la filature TRAPP sont en partie occupés. L’établissement de construction de M. DUCOMMUN, les maisons VAUCHER et Cᵉ, THORENS, HARTMANN, Ch. MIEG, SCHLUMBERGER fils, DREYFUS et LANTZ ont vu revenir une partie de leur personnel. Les ouvriers fileurs sont, dans beaucoup de ces établissements, ceux qui se montrent les plus obstinés à maintenir leurs prétentions. On espère qu’ils reviendront comme les autres.
Quand les ouvriers ont eu connaissance de la décision que les industriels ont prise dans leur réunion de lundi, décision par laquelle ils refusaient nettement de satisfaire à de nouvelles exigences, il y a eu une légère effervescence, qui pourtant n’a été suivie d’aucun acte violent. La publication par voie d’affiche des dispositions légales sur le travail et les grèves a produit un salutaire effet sur ceux qui tremblaient devant les menaces de quelques meneurs et, voyant protégée par la loi la liberté de leur travail, ils ont, avec confiance, repris le chemin de l'atelier.
Un certain mouvement s’est opéré et va s’opérer encore dans les troupes, qui sont à Mulhouse depuis huit jours. M. le général de Saint-Sauveur, qui avant-hier devait partir, qui déjà avait remis le commandement des troupes à M. le colonel BERTRAND, du 45ᵉ de ligne, est resté à Mulhouse jusqu’à présent. Un bataillon du 45ᵉ est parti hier soir subitement pour prendre position à Thann et dans les environs. Un escadron de cuirassiers est également parti pour la vallée. Un autre escadron retourne dans sa garnison à Huningue.
Un bataillon du 45ᵉ doit quitter Mulhouse demain matin pour revenir à Belfort, où, paraît-il, le commandant de place a reçu des ordres d’armement et a besoin de travailleurs. Ce bataillon sera remplacé par un bataillon du 74ᵉ, en garnison à Neuf-Brisach, qui part ce soir et arrivera ici demain vers 10 ou 11 heures. Malgré le calme qui semble revenir et la reprise partielle du travail, on veut être prêt à tout événement et puis on veut surtout avoir des troupes qu’on puisse au besoin rapidement expédier dans la vallée, où la grève s’accentue énergiquement ».
Les bruits de guerre causent toujours l’émotion la plus vive à Mulhouse ; préoccupant également toutes les classes de la société, ils ont contribué peut-être à modérer les ardeurs des grévistes, qui, prévoyant d’autres soucis, n’ont pas voulu, sans doute, prolonger cette lutte à l’intérieur. Le bruit public fait circuler ici des nouvelles qui n’ont aucun fondement. On parle de mouvements considérables de troupes qui s’opèrent dans le Bas-Rhin ; on a compté 25 000 hommes déjà qui doivent débarquer sous peu, et aujourd’hui un régiment des grenadiers de la garde était arrivé à Strasbourg. Tout cela est parfaitement faux, mais ne dépasse pas la mesure des bruits qui circulent toujours en ces temps d’inquiétude.
« Il nous parvient ici toute la journée des nouvelles des grèves des environs, et ces nouvelles ne sont pas des plus rassurantes. À Thann, presque tous les ateliers sont vides ; les ouvriers et les ouvrières traversent les rues en chantant et en criant. Leurs groupes sont renforcés à chaque instant par les grévistes de Saint-Amarin, de Bitschwiller et de toute la vallée. À Thann aussi les menaces les plus graves arrêtent ceux qui sont tentés de reprendre le travail. Les meneurs, dit-on, ont pénétré de force dans quelques fabriques et ont contraint les ouvriers à les suivre dans la rue.
À Cernay, grève générale aussi. Hier mercredi, des grévistes de Thann sont arrivés dans cette ville, se sont placés devant les ateliers et ont fait sortir les ouvriers.
À Wesserling, il y a eu des tentatives de désordre ; mais les militaires n’étaient pas loin et leur arrivée a fait cesser les violences.
À Guebwiller, l’escadron de cuirassiers, qui est parti de Mulhouse pour cette ville, a été accueilli avec un véritable enthousiasme. Des milliers d’ouvriers, et surtout les ouvrières, les acclamaient. Ces militaires, qui depuis quelques jours changent bien souvent de campement, ont été logés avec leurs chevaux dans une ancienne église, qui sert aujourd’hui de marché. Quelques détachements ont été envoyés dans les environs ; à Bühl, une dizaine de cuirassiers ont suffi pour intimider une énorme troupe de grévistes qui voulaient se livrer à des actes de désordre.

Soultz a été gagné par la contagion, et comme leurs voisins de Guebwiller, les ouvriers de Soultz ont quitté le travail, après que les patrons eurent refusé de leur accorder leurs hautes prétentions ».
15 juillet, des rumeurs de guerre
Mulhouse. On nous écrit, le 15 juillet, 6 heures du soir : « La guerre ! Voilà le mot qui circule de bouche en bouche. On s’arrache les dépêches et les journaux. Les officiers du 45ᵉ dévorent littéralement les nouvelles, et leurs propos et leur attitude témoignent d’une ardeur dont les Prussiens auront lieu d’être affligés. La grève ! On n’en parle plus, et la dépêche suivante, que le préfet du Haut-Rhin vient d’expédier à l’instant même de Mulhouse dans les environs, résume la situation. Le préfet du Haut-Rhin aux maires des communes ayant un bureau télégraphique. Douze mille ouvriers sont à leur travail, dans la ville de Mulhouse, où règne un ordre absolu ».

Wesserling. On nous écrit, le 15 juillet : « Le mouvement de grève a commencé hier jeudi, à 6 heures du matin, provoqué par une bande de 1200 à 1500 grévistes, venus du bas de la vallée ; ils croyaient n’avoir qu’à passer pour entraîner avec eux toute l’armée des 3000 ouvriers de MM. GROS, ROMAN, MAROZEAU et COMP. ; mais ces messieurs avaient pris leurs précautions ; des troupes étaient postées dans les endroits stratégiques empêchant de faire grève et qu’il prendra à son compte tous les établissements industriels qui se refusent à travailler dans les nouvelles conditions. Beaucoup d’ouvriers ont ajouté foi à cette duperie et ils s’attendent à chaque instant à recevoir des ordres directs de la part de l’Empereur.
Les deux établissements industriels qui se trouvent à Vieux-Thann, le blanchiment de M. MERTZDORF, et les ateliers de construction de Mme veuve André se sont mis en grève mardi dernier. Le premier de ces établissements a repris le travail aujourd’hui. La fabrique de produits chimiques de M. Th. KESTNER, située moitié à Thann, moitié à Vieux-Thann, a forcément interrompu deux fois le travail. Les ouvriers de cet établissement ont dû céder à deux reprises à des bandes venues de Cernay et de la vallée, mais ils sont promptement revenus et l’important établissement KESTNER fonctionne comme auparavant.
Les filatures et tissages KOECHLIN, à Willer, sont en grève depuis mardi ; 7 à 800 ouvriers se promènent avec les grévistes des environs. Aucun désordre n’a eu lieu et on espère arriver à une prochaine entente. L’établissement de construction de M. STEHELIN, la filature et le tissage de MM. VAUCHER et Cᵉ, à Bitschwiller, ont suivi l’exemple général et se sont mis en grève ; 1000 ouvriers environ y étaient occupés ; ils ont cédé à la pression, comme les autres et sans se rendre bien compte de ce qu’ils faisaient ».

Thann. On nous écrit, le 15 juillet : « La grève dure encore. Les dix ou douze établissements industriels de notre ville sont vides et les ouvriers et les ouvrières, au nombre d’environ 2000, stationnent dans les rues ou se promènent dans les environs. La fabrique de MM. SCHEURER-ROTH et fils avait commencé à travailler ce matin, mais vers 9 heures, une bande de 500 ouvriers se rendait à quelque distance de la ville pour tenir une réunion, est passée devant l’établissement et criait qu’au retour, les travailleurs seraient arrachés des ateliers. Pour éviter tout désordre, MM. SCHEURER-ROTH ont aussitôt fait évacuer l’établissement.
Les cuirassiers sont repartis, mais l’infanterie est toujours ici et cet après-midi de nouveaux détachements du 45ᵉ sont arrivés. Le préfet du Haut-Rhin a passé aujourd’hui quelques heures à Thann et a eu de longs entretiens avec les industriels. Aucune décision n’est encore prise par ces derniers. L’opinion est ici ce qu’elle a dans toute la vallée : des meneurs étrangers excitent les ouvriers. On voit surgir à chaque instant dans les groupes des orateurs qui haranguent la foule et qui les engagent à se montrer fermes dans leur résistance. On a répandu aussi parmi les ouvriers, dans l’espoir de les gagner, un bruit singulier : on leur dit que l’Empereur leur ordonne de reprendre le travail ».
La répression et les condamnations


16 juillet

« C'est la guerre ! » titre le journal Le courrier des Vosges du 16 juillet (Gallica)
24 juillet
Colmar, 24 juillet 1870, concernant les ouvriers de la région (notamment les secteurs de Guebwiller, Bühl et Colmar) poursuivis pour « atteinte à la liberté du travail » :
Condamnations prononcées par le tribunal :
- J. B. GASPARD (6 mois de prison ferme) : accusé d'avoir agi comme instigateur et meneur principal du mouvement à la sortie des usines. Il lui est reproché d'avoir porté des coups et commis des voies de fait directes (Tätlichkeiten) contre des ouvriers qui refusaient d'abandonner leur poste de travail
- Albert GREMINGER (6 mois de prison ferme) : accusé d'avoir organisé des piquets de grève agressifs à l'entrée des ateliers, d'avoir proféré des menaces physiques répétées à l'encontre du personnel d'encadrement et d'avoir incité à l'attroupement sur la voie publique
- Jean MAURER (4 mois de prison ferme) : accusé de menaces verbales caractérisées et d'invectives visant à intimider les ouvriers non-grévistes pour les contraindre à éteindre les machines
- Joseph FISCHER (2 mois de prison ferme) : accusé de rébellion et d'altercations physiques avec les gardes d'usine et la gendarmerie lors des tentatives de dispersion des rassemblements aux abords des fabriques
- André BAMMERT (1 mois de prison ferme) : accusé de pression et de blocage physique (Beeinträchtigung) à l'encontre des ouvriers sortant des ateliers pour les empêcher de reprendre leur service
- Joseph MOEHTLINGER (1 mois de prison ferme) : accusé de participation active aux attroupements interdits sur la voie publique et de refus d'obtempérer aux sommations de la force publique
Les 8 autres prévenus (8 à 15 jours de prison ferme) : Accusés de participation passive mais caractérisée aux piquets d'intimidation devant les portes d'ateliers, de cris séditieux ou de refus de circuler lors de l'intervention de la gendarmerie.

15 août
Arrivée massive depuis Strasbourg.

Strasbourg, Quatre heures. Le train de Mulhouse vient d’arriver en gare, amenant un grand nombre de familles strasbourgeoises du grand-duché de Bade et de divers bains de l’Allemagne. Les événements ont éclaté d’une manière si subite que les communications par Kehl étaient déjà interrompues, quand à Bade même et ailleurs la nouvelle de la guerre arrivait.
La déclaration de guerre n’est parvenue à Bade que dans la nuit de vendredi à samedi. Il y a eu un véritable sauve-qui-peut samedi matin, comme si les armées ennemies allaient en venir aux mains devant la salle de conversation. La plupart des Français voulaient rentrer par Strasbourg. À Appenweier, on leur a signifié qu’il n’y avait plus de train qui marchait entre cette station et Kehl. Force leur fut de se diriger sur Bâle, pour revenir à Strasbourg par la Suisse. Dimanche soir, Bâle était envahi par plusieurs milliers d’étrangers affluant de toutes parts, et avec eux déjà grand nombre de miliciens suisses. Plus une chambre, plus un lit dans les hôtels. On passa la nuit sur des matelas, sur des chaises, par terre ; l’hôtel des Trois-Rois avait laissé transformer sa salle à manger en dortoir. Une respectable famille de Strasbourg obtint, par la protection d’un employé du chemin de fer, de s’installer dans un wagon de la gare, où elle passa la nuit à écouter le bruit des locomotives qui sifflaient à ses oreilles. Lundi matin les plus alertes réussirent à prendre d’assaut des places dans le train de Bâle à Mulhouse ; les autres durent se mettre en quête de voitures pour faire le trajet ; les Bâlois, bons calculateurs de tout temps, profitèrent de la circonstance : 150 et 200 fr. pour une voiture de Bâle à Mulhouse, et elles furent toutes prises ; puis de Mulhouse le chemin de fer ramena, après toutes ces péripéties, les voyageurs à Strasbourg, avec ou sans bagages ; car bon nombre de colis sont restés en route. Trente-six et quarante-huit heures cette fois pour revenir de Bade à Strasbourg !
Les Français, revenus ainsi d'Allemagne à la dernière heure, en rapportent des impressions diverses. Les uns ont dû entendre des fanfaronnades, parler d’un Te Deum que l’on compte bien chanter dans la cathédrale de Strasbourg, le 15 août prochain, mais cette fois le drapeau prussien flottant sur les quatre tourelles, et les casques prussiens alignés dans la grande nef, en l’honneur des victoires de Sa Majesté prussienne et de M. de BISMARCK ! D’autres ont recueilli des paroles moins présomptueuses, surtout de militaires prussiens ayant quelque expérience de la guerre. « Les Autrichiens, nous étions sûrs » d’avance de les battre, a dit un général prussien dans une des villes d’eaux de l’Allemagne à un de nos compatriotes ; les Français, c’est autre chose. Cela a dû être un aveu dur à faire pour qui connaît les habitudes de jactance que la victoire, qui les a favorisés depuis quelque temps, a données à beaucoup de Prussiens.

16 août
À Mulhouse, des colonnes circulent vers les vallées des Vosges. Les habitants, voyant les soi-disant riches les abandonner, les ont laissés passer avec grande peine. Leurs bagages ont été fouillés et même pillés. Ce n'est qu'avec l'intervention des forces de l'ordre qu'ils purent continuer leur route !
3 septembre
On espère, mais les nouvelles sont mauvaises. « Hier, dit cette dépêche, a eu lieu une réunion des notables de tous les partis convoquée par le maire Seydel et les députés LOWE et UNRUH. L’Assemblée a adopté à l’unanimité la résolution de faire appel au peuple allemand pour l’inviter à envoyer une adresse au roi. Cette adresse exprimera l’appréhension qu’inspire l’avis qu’une immixtion étrangère s’efforce d’amoindrir le prix de nos combats ; l’Allemagne doit délibérer seule sur son bien-être et sa prospérité ; le peuple renouvelle le vœu de tenir ferme jusqu’à ce que la sagesse du roi ait créé un état de choses plus propre à garantir une conduite pacifique de la part du peuple voisin, c’est-à-dire un état de choses qui sera la base de l’union et de la liberté de tout l’Empire allemand et qui le sauvegardera de toute attaque.
Or, il faudrait que nous fussions cent fois aveugles pour ne pas lire ce qu’il y a de menaçant, d’implacable contre nous dans ces lignes hypocritement obscurcies par les Tartuffes de Berlin. Voici, d’ailleurs, un dernier trait qui fixera, au besoin, les plus optimistes. Le soi-disant gouverneur général prussien de la Lorraine a publié la proclamation suivante aux habitants de la province : Sa Majesté notre roi a daigné me nommer gouverneur général de la Lorraine. J’entre aujourd’hui en fonctions et je prie les habitants de s’adresser en toute confiance à ma personne pour toutes les affaires. Nous n’exigeons pas, quoique vous soyez d’origine germanique, que vous apportiez du patriotisme ; mais nous attendons de vous et nous exigeons, comme de bons citoyens, le respect des lois. Les lois du pays restent provisoirement en vigueur jusqu’à l’introduction du code général allemand. Les administrateurs de la police, des postes et des télégraphes sont en train de s’organiser avec tous les aménagements possibles et en ayant égard aux lois et règlements existants. Quant au droit commercial et au système monétaire, des règlements à cet égard seront établis après la conclusion de la paix ! »
Après la conclusion de la paix, la Lorraine, comme l’Alsace, sera prussianisée, après avoir été ruinée. Est-ce clair ?
L'impression causée par les horribles moyens d'attaque employés contre Strasbourg et par le pillage éhonté de la malheureuse Alsace domine tous les esprits, enfièvre tous les cœurs, et ne saurait plus permettre de songer à autre chose qu'à la vengeance immédiate de tels méfaits qu'il faudrait remonter haut dans l'histoire pour en retrouver de semblables. La France est prévenue, chacun de nous n'a plus rien à attendre de la tyrannie la plus impitoyable, le pillage de ses biens, la violation de son foyer. Nous n'avons plus à chercher quelle doit être notre conduite ; il ne nous reste pas à choisir. Il faut nous défendre à tout prix. Faillir ne servirait à rien ; la peur elle-même conseillerait de frapper, car nous n'avons plus à attendre ni merci ni grâce.
Ce ne sont pas seulement les attentats à la vie et à la propriété dont nos provinces envahies sont en ce moment le théâtre. Les choses excessives que nous avons à déplorer et contre lesquelles notre patriotisme s'indigne n'ont pas pour unique origine la brutalité d'une soldatesque en furie et l'esprit de rapine des paysans badois ; non. Les autorités militaires et civiles de la Prusse, bien mieux les notables bourgeois de Berlin, ont élevé les infâmes procédés dont nos malheureux compatriotes de l'Est sont l'objet, à la hauteur d'un système national effrontément avoué à la face de Dieu et du monde, dans l'intérêt de la grande patrie allemande. Une dépêche de Berlin, en date du 31 août, nous en administre ainsi la preuve : de nos frontières du Jura, on aperçoit déjà les avant-gardes prussiennes qui s'avancent en avant de Mulhouse. On suppose que l'armée prussienne vient se diriger directement sur Belfort, et qu'après avoir fait le siège de cette place, c'est Lyon qui deviendrait son objectif.
Quelques escarmouches ont eu lieu entre Colmar et Mulhouse ».

14 septembre
Une dépêche de Mulhouse signale quelques préparatifs faits pour le passage du Rhin à Neubourg, vis-à-vis de Chalampé. On parle aussi à Mulhouse de forces considérables s'avançant depuis Offenbourg.
17 septembre
Les communications sont interrompues entre Colmar et Mulhouse depuis le 14, à 11 heures du matin. Un corps ennemi assez important avec artillerie occupe la ville.

20 septembre
Mulhouse reprend un aspect calme.

Des troupes françaises y arrivent, et si les Badois reviennent, ils trouveront la population prête à leur résister vigoureusement. Sur plusieurs points, les gardes nationaux ont fait leur devoir ; quelques-uns ont été fusillés par les Badois.
22 septembre

« Le fait de l’arrestation de notre rédacteur en chef, M. BERNARDI, s’est malheureusement confirmé. La raison de cet acte arbitraire, nous la cherchons encore en vain. Tout ce que nous avons pu savoir, c’est que le Général KELLER a dû dire que, dans cette circonstance, il agissait par ordre supérieur. Est-ce par ordre du duc de Bade, de Sa Majesté Guillaume ou de M. de Bismarck ? Impossible de le savoir.
Nous ne pouvons en ce moment que protester énergiquement contre cette violation flagrante du droit des gens, et la signaler non seulement à la presse française et à celle des pays neutres, mais aussi à la presse allemande. La pensée n’a pas de nationalité ; un soldat ne peut avoir le droit de l’étouffer sous sa botte.
Il faut que le monde civilisé connaisse et réprouve cet acte inique, cette manière d’arracher à sa famille, à ses amis, d’une minute à l’autre, sans communication verbale possible, un citoyen honorable, auquel nous ne connaissons d’autre tort que son ardent amour pour la patrie. La nouvelle de son arrestation s’est rapidement répandue. L’indignation et la tristesse de tous témoignaient hautement de l’estime et de l’affection dont M. BERNARDI jouit à juste titre à Mulhouse.
L’énergie et le courage que M. BERNARDI ont déployés en cette circonstance dépassent toute expression. Des amis l’avaient averti, dès vendredi soir, que l’état-major badois était fortement irrité contre l’industriel alsacien, et que plusieurs officiers avaient proféré des menaces contre notre rédacteur en chef. Samedi matin, une heure avant son arrestation, M. BERNARDI avait été prévenu, par un ami accouru à la hâte, qu’on devait sans nul doute s’emparer de sa personne, et tous nous insistions pour qu’il se mît en sûreté et qu’il cherchât un refuge en ville. M. BERNARDI a énergiquement repoussé les conseils qui lui étaient donnés. « Je suis à mon poste, disait-il, il est de mon devoir d’y rester … Tout en marchant, notre généreux ami put s’acquitter de sa commission, apporter quelque consolation au malheureux prisonnier, et lui dire tous les regrets et les sympathies qu’il avait laissés à Mulhouse.
M. BERNARDI a dû passer la nuit à Mühlheim. Depuis lors, nous n’avons plus de ses nouvelles ».
L'industriel alsacien annonce que son rédacteur en chef, M. BERNARDI, n'a probablement pas été dirigé sur Rastadt, comme les premières informations avaient permis de le supposer, et il renonce à deviner quelle résolution a pu être prise à son égard. La presse française a protesté contre une arrestation qu'aucune des lois de la guerre ne saurait justifier. La France comprendra notre indignation et notre voix finira par être entendue de nos ennemis eux-mêmes.

L’Industriel de Mulhouse annonce ainsi l’arrestation de notre excellent confrère, M. BERNARDI.
8 octobre
On dit que Mulhouse a été évacué par un corps qui s'avancerait sur Altkirch.
9 octobre
L'agence Havas nous communique les dépêches suivantes :

Mulhouse, 9 octobre, soir. Les Prussiens viennent d'évacuer Mulhouse à quatre heures, se dirigeant vers les Vosges. Il est probable qu'ils marchent vers la Lorraine plutôt que sur Lyon. Pas de nouvelles de Neuf-Brisach.

17 octobre
Le même journal annonce que, le 17, l’armée badoise a requis 100 chevaux appartenant à divers propriétaires de Mulhouse. Un détachement ennemi a fait sauter les piles du pont du chemin de fer établi au-dessus du canal de décharge. Les rails arrachés de la voie ont été jetés dans l’Ill. Les communications avec Belfort et Colmar sont par conséquent interrompues. Plusieurs paysans des environs de Mulhouse ont été emmenés par les soldats badois. Un de ces braves a été blessé à la tête en se défendant. Quelques ouvriers surexcités se sont groupés le soir vers 8 heures sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

La garde nationale et les pompiers ont été chargés de la police. Le 18, la cavalerie de la garde nationale a dû faire évacuer la place. À 7 heures, un assassinat odieux a été commis, à la Cité, sur la personne d’un malheureux ouvrier que des misérables ont frappé d’un coup de hache. La victime est morte sur-le-champ. Quelques furieux se sont précipités sur sa femme et sur son enfant, qu’on a eu grand-peine à sauver.
19 octobre
Le 19, l’autorité municipale a fait afficher la proclamation ci-dessous :

Toutes les communications par chemin de fer sont libres jusqu'à Colmar. On assure que le lieutenant Valentin, le nouveau commissaire de la République à Strasbourg, serait parvenu à prendre possession de son poste. Il aurait pénétré dans Strasbourg en traversant l'Ill à la nage.
Mulhouse change de nom
Dès septembre 1870, les troupes badoises occupent Mulhouse. Après la guerre franco-prussienne, la ville est rattachée à l’Empire allemand avec le reste de l’Alsace et une partie de la Lorraine. Elle demeure sous administration allemande jusqu’en 1918. Les autorités allemandes lui donnent alors officiellement le nom de Mülhausen im Elsass, afin de la distinguer d’autres villes portant un nom similaire, notamment Mühlhausen, en Thuringe.
Il convient toutefois de préciser que Mulhouse, comme l’ensemble de l’Alsace et une partie de la Moselle, ne fut pas juridiquement « annexée » par l’Allemagne après la guerre de 1870. Les préliminaires de paix signés le 26 février 1871, puis le traité de Francfort du 10 mai 1871, emploient en effet le terme de « cession ».
L’article premier des préliminaires de paix précise ainsi que « la France renonce en faveur de l’Empire allemand à tous ses droits et titres sur les territoires » concernés. Sur le plan juridique, il s’agit donc d’une cession de territoire résultant d’un traité de paix, et non d’une annexion au sens strict du terme.
Sources :
- Gallica
- Illustrations manquantes par IA
Autres articles sur la guerre de 1870 en Alsace :
- Semaine du 18 au 24 juillet (partie 1)
- Semaine du 25 au 31 juillet (partie 2)
- Semaine du 1ᵉʳ au 7 août (partie 3)
- Semaine du 8 au 14 août (partie 4)
- Semaine du 15 au 21 août (partie 5)
- Semaine du 22 au 28 août (partie 6)
- Semaine du 29 août au 5 septembre (partie 7)
- Septembre et la capitulation bouleversantes de Strasbourg (partie 8, 1/2)
- Septembre et la capitulation bouleversantes de Strasbourg (partie 9, 2/2)
- La guerre à Neuf Brisach (partie 10)
- La guerre à Mulhouse, Guebwiller et Thann (partie 11)
- La guerre à Colmar, Ribeauvillé et Riquewihr (partie 12)
- La guerre à Barr, Obernai, Benfeld, Erstein, Andlau, Molsheim et Schirmeck (partie 13)